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Le jeu d'échecs avec dames. -2/4-

Publié le par Perceval

Lecomte du Noüy nous plonge dans l'univers de volupté d'un harem ...
Lecomte du Noüy nous plonge dans l'univers de volupté d'un harem ...

Lecomte du Noüy nous plonge dans l'univers de volupté d'un harem ...

Quelques tableaux reprennent la lenteur, la langueur de l'Orient, qui incitent à imaginer l'abandon à ce jeu subtil de séduction où les femmes emprisonnent les hommes, l'abandon au relâchement des sens … Jean-Léon Gérôme peint des almées ou des arabes se livrant à ce jeu, et Lecomte du Noüy nous plonge dans l'univers de volupté d'un harem, comme plus tard Matisse qui aime à flanquer ses odalisques alanguies d'un échiquier, symbole d'une défaite à laquelle elles ont déjà consenti.

Un jeu de rois...

Les artistes médiévaux représentent parfois le roi jouant contre une autre roi, comme dans le roman réalisé pour Louis II d'Anjou, roi de Naples en 1352 ; ou avec un seigneur comme dans le célèbre livre de Moeurs des nobles de Jacques de Cessoles, moine lombard qui voit dans le jeu un moyen de corriger les mauvaises manières des rois et leur éviter le désœuvrement par la variété du jeu.

Ce livre peint le tableau de la société médiévale idéale calquée sur les mouvements des pièces. Le jeu devient un mode de communication délicat, mais aussi un artifice utilisé pour les déclarations courtoises et galantes.

Le jeu d’échecs, comme la chasse, serait un passe temps princier, un délassement , pas anodin, toutefois puisque la règle des Templiers interdisait les échecs et que l’Église a condamné à maintes reprises le jeu, au XIIIe s., jusqu'à obtenir de Louis IX son interdiction, en 1254... Si l'on représentait les rois jouant aux échecs, c'était pour montrer qu'ils étaient au-dessus des lois de l’Église.

Hans Muelich, Duke Albrecht V of Bavaria and his wife Anna of Austria playing chess, 1552  

On représente un roi, un prince, jouant avec son épouse – Othon IV de Brandebourg et sa femme ; Hans Mielich peint Albert II de Bavière et sa femme .. - Figures qui mettent en participation le couple dans le grand jeu du pouvoir, pour affirmer la supériorité stratégique du roi ( le doigt pointé du roi) ou qui évoquent de cette manière – la seule possible – d'autres jeux qui unissent roi et reine ; et que seuls l'artifice des échecs permet de représenter .

Les femmes jouent, et jouent certainement bien puisque, Ferdinand de Portugal, époux de Jeanne de Flandre à la fin du XIIe siècle, a la fâcheuse habitude de rosser sa royale épouse quand elle remporte la victoire !

Au Moyen Âge les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux Échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux Échecs avec elle, ou pour son amusement».

Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif», notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans Jeu d’Échecs et sciences humaines.

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse », écrit Nicolas Coutant sur Images de l’amour courtois aux XIVe et XVe siècles. « Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine.

 « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associés à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

Au seizième siècle encore, les peintres comme Lucas de Leyde, Hans Muelich, Giulio Campi, Sofonisba Anguissola et bien d’autres immortalisent le beau sexe affrontant des adversaires masculins.

A suivre ...

Giulio Campi, 1550,  et Sofonisba Anguissola (1535 - 1625), femme peintre italienne...
Giulio Campi, 1550,  et Sofonisba Anguissola (1535 - 1625), femme peintre italienne...

Giulio Campi, 1550, et Sofonisba Anguissola (1535 - 1625), femme peintre italienne...

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Contes de ''La Fontaine'' - Le Bât -

Publié le par Perceval

Contes de ''La Fontaine'' - Le Bât -

Quel est donc le sujet de ce tableau... ? C'est, de plus, un thème plusieurs fois représentés …

Il s'agit de l'illustration d'un conte de Jean de la Fontaine (1621-1695).

Le tableau ci-dessus est de Pierre Subleyras, né le 25 novembre 1699 à Saint-Gilles-du-Gard et décédé à Rome le 28 mai 1749.

Voici le conte, il est court , et se nomme ''Le Bât'' :

Un peintre était, qui jaloux de sa femme,

Allant aux champs lui peignit un baudet
Sur le nombril, en guise de cachet.
Un sien confrère amoureux de la dame,
La va trouver et l’âne efface net;
Dieu sait comment; puis un autre en remet
Au même endroit, ainsi que l’on peut croire.
A celui-ci, par faute de mémoire,
Il mit un bât; l’autre n’en avait point.
L’époux revient, veut s’éclaircir du point.

« Voyez, mon fils, dit la bonne commère,
L’âne est témoin de ma fidélité. »

« Diantre soit fait, dit l’époux en colère,
Et du témoin , et de qui l’a bâté. »

Le bât est une sorte de selle, en bois, pour transporter du matériel. Le port du bât est surtout associé à l'âne

Ce mot ''bast'' vient du latin bastum : " ce qui porte " (substantif verbal de bastare " porter ") et qui est sans doute emprunté au grec ancien. Plus tard c'est classique : le s du bast a été remplacé par l'accent circonflexe.

Revenons à la peinture de P Subleyras : L'amant, et confrère peintre du mari de la dame, après l'acte d'infidélité, a, à son pied, le modèle peint par le mari qu'il avait pris soin de recopier pour ne pas l'oublier, et il peint très concentré sur son support, mais il ne sait pas encore qu'il va se tromper (lui même ayant 'trompé' son confrère) en rajoutant un bât à l'âne … (sans doute sous le coup de sa récente jouissance) :

Mais, le mari va tout comprendre, et particulièrement le message laissé qui indique que sa femme, aussi, a bien été ''batée'' .. !

Le bât (1ère version. La Fontaine, Contes,

1762) - Charles Eisen (1720-1778)

Le bât (2ème version. La Fontaine, Contes, 1762)

- Eisen

Le Bât - Fragonard (1765-1506) de Utpictura18

Contes de ''La Fontaine'' - Le Bât -
Contes de ''La Fontaine'' - Le Bât -

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Lettres d'amour: G. Flaubert – Louise Colet -3/3-

Publié le par Perceval

La santé d’Hippolyte Colet s’est dégradée. Toujours mariée, mais séparée de corps, Louise Colet l'héberge et s'occupe de lui jusqu'à sa mort, dans ses bras, le 21 avril 1851.

Louise se réconcilie avec Flaubert, dont elle redevient l’amante ; alors qu’elle est déjà celle de Musset.

Flaubert quitte Croisset pour s’installer avec Louise à Paris. Elle refuse de comprendre qu’il ait besoin de solitude pour écrire ce roman, Madame Bovary, dont on n’entrevoit jamais la fin.

 

Après un long intervalle de trois ans, la correspondance reprend en 1851, sur un ton plus apaisé.

« Comme je m’amuse à causer avec toi ! Cela me délasse de t’envoyer au hasard toutes mes pensées »

Sur Madame Bovary : « Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. »

« Beaucoup de choses qui me laissent froid ou quand je les vois ou quand d’autres en parlent, m’enthousiasment, m’irritent, me blessent si j’en parle, et surtout si j’écris. C’est là l’un des effets de ma nature de saltimbanque ».

Madame Bovary rend Flaubert littéralement malade : « Ce livre au point où j’en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l’emploierais) que j’en suis parfois malade physiquement. »

« Voilà une des rares journées de ma vie que j’ai passée dans l’Illusion, complètement, et d’un bout jusqu’à l’autre. Tantôt, à six heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une. »

 

La lettre de rupture (1855), après 10 ans de liaison, est cinglante et glaciale, à l'image de cet amant distant et ingrat selon sa maîtresse...

« Madame,

J'ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois, chez moi.
Je n'y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu'une telle persistance de votre part, pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m'engage à vous prévenir : que je n'y serai jamais
.

J'ai l'honneur de vous saluer.

G.F »

Louise publie, en 1860, ''Lui, roman contemporain''. Elle s’y dépeint sous son plus beau jour, amoureuse injustement trahie par les hommes. Flaubert y est traîné dans la boue. À l’en croire, seul Musset savait apprécier les bienfaits de sa passion... Elle oublie de rapporter que le poète, à moitié ivre, avait tenté d’abuser d’elle dans une calèche, ou comment, lassé de sa fougue, il avait donné des ordres pour qu’elle ne fût plus jamais autorisée à mettre les pieds chez lui.

Après Gustave Flaubert, elle fut la maîtresse d'Alfred de Vigny, d’Alfred de Musset et d’Abel Villemain.

Après la mort de son mari à Paris, le 21 avril 1851, Louise Colet et sa fille subsistent grâce à ses écrits et à l'aide de Victor Cousin.

 

Autres extraits de lettres de Gustave Flaubert à Louise Colet

Samedi 8 Août 1846.

« A quelque jour j'irai vivre loin d'ici, et l'on n'entendra plus parler de moi. Quant à ce qui d'ordinaire touche les hommes de plus près, et ce qui pour moi est secondaire, en fait d'amour physique, je l'ai toujours séparé de l'autre. Je t'ai vu railler cela l'autre jour à propos de B***, c'était mon histoire. Tu es bien la seule femme que j'ai aimée et que j'ai eue. Jusqu'alors j'allais calmer sur d'autres les désirs donnés par d'autres. Tu m'as fait mentir à mon système, à mon coeur, à ma nature peut-être, qui, incomplète d'elle-même, cherche toujours l'incomplet. »

 

Nuit de samedi au dimanche, minuit. 8-9 AOût 1846

« Non, je t'embrasse, je te baise. Je suis fou. Si tu étais là, je te mordrais ; j'en ai envie, moi que les femmes raillent de ma froideur et auquel on a fait la réputation charitable de n'en pouvoir user, tant j'en usais peu. Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d'amour carnassier et déchirant ; je ne sais pas si c'est aimer. C'est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le coeur, en moi, qui est impuissant. »

 

Mercredi soir. 12 Août 1846.

« O Louise, je vais te dire un mot dur, et pourtant il part de la plus immense sympathie, de la plus intime pitié. Si jamais vient à t'aimer un pauvre enfant qui te trouve belle, un enfant comme je l'étais, timide, doux, tremblant, qui ait peur de toi et qui te cherche, qui t'évite et qui te poursuive, sois bonne pour lui, ne le repousse pas, donne-lui seulement ta main à baiser, il en mourra d'ivresse. Perds ton mouchoir, il le prendra et il couchera avec ; il se roulera dessus en pleurant. Ce spectacle de tantôt a rouvert le sépulcre où dormait ma jeunesse momifiée ; j'en ai ressenti les exhalaisons fanées, il m'est revenu dans l'âme quelque chose de pareil à ces mélodies oubliées que l'on retrouve au crépuscule, durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu'un spectre dans les ruines, se promène dans nos souvenirs. Non, vois-tu, jamais les femmes ne sauront tout cela. Elles le diront encore moins, jamais ; elles aiment bien, elles aiment peut-être mieux que nous, plus fort, mais pas si avant. Et puis suffit-il d'être possédé d'un sentiment pour l'exprimer ? Y a-t-il une chanson de table qui ait été écrite par un homme ivre ? Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout. Dans les arts, il n'est rien sans la forme. Tout cela est pour dire que les femmes qui ont tant aimé ne connaissent pas l'amour pour en avoir été trop préoccupées ; elles n'ont pas un appétit désintéressé du Beau. Il faut toujours, pour elles, qu'il se rattache à quelque chose, à un but, à une question pratique ; elles écrivent pour se satisfaire le coeur, mais non par l'attraction de l'

Art, principe complet de lui-même et qui n'a pas plus besoin d'appui qu'une étoile. Je sais très bien que ce ne sont pas là tes idées ; mais ce sont les miennes. »

 

Lettre du 27 mars 1853

« La femme est un produit de l'homme. Dieu a créé la femelle, et l'homme a fait la femme ; elle est le résultat de la civilisation, une œuvre factice. Dans les pays où toute culture intellectuelle est nulle, elle n'existe pas (car c'est une œuvre d'art, au sens humanitaire ; est-ce pour cela que toutes les grandes idées générales se sont symbolisées au féminin ?) Quelles femmes c'étaient que les courtisanes grecques ! Mais quel art c'était que l'art grec ! Que devait être une créature élevée pour contribuer aux plaisirs complets d'un Platon ou d'un Phidias ? Toi, tu n'es pas une femme, et si je t'ai plus et surtout plus profondément aimée (tâche de comprendre ce mot profondément) que toute autre, c'est qu'il m'a semblé que tu étais moins femme qu'une autre. Toutes nos dissidences ne sont jamais venues que de ce côté féminin. Rêve là-dessus, tu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n'être qu'un même esprit. Je ne veux de toi, comme femme, que la chair. Que tout le reste donc soit à moi, ou mieux soit moi, de même pâte et la même pâte. Comprends-tu que ceci n'est pas de l'amour, mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l'âme est pour elle presque un besoin même de vivre, de se dilater, d'être plus grande. Tout sentiment est une extension. C'est pour cela que la liberté est la plus noble des passions. »

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Le jeu d'échecs avec dames. -1/4-

Publié le par Perceval

Le jeu d'échecs est né en Orient, probablement en Inde, avant la Chine.

Le livre des rois de Ferdowsi raconte qu'un rajah indien envoie un jeu d'échecs au grand roi persan Chosroès 1er ( VI e siècle) sans lui en dire les règles, le mettant au défi de les deviner à la seule vue des pièces.

La première référence écrite - on la doit à As-Suli - sur le jeu de Shatranj l’ancêtre des Échecs, remonte à l’an 600. On y lit une jolie histoire. Murwardi, un très auguste, mais quelque peu flambeur souverain, avait perdu toute sa fortune dans de précédentes parties contre un prince étranger. Il ne lui restait comme toute dernière possession que son épouse favorite, la divine Dilaram « confort de son cœur et de son âme ». Mais le démon du jeu et le désespoir le pousse une ultime fois devant l’échiquier dans l’espoir d’une fortune meilleure et la belle Dilaram est l’enjeu de cette partie de la dernière chance.  Flambeur, mais guère bon joueur, voilà notre prince de nouveau en difficulté et sur le point de perdre la partie. La belle, peu confiante dans les talents chatrengiques de son noble époux, épie cachée derrière le purdha, le rideau qui sépare l’espace persan entre les hommes et les femmes. Le pauvre roitelet tout penaud s’en va dire à sa belle qu’elle s’apprête à faire ses valises, sa position est perdue et il s’en revient à l’échiquier pour le coup de grâce !

Heureusement, Dilaram instruite des secrets du jeu derrière son écran chanta :

— Shaha do rukh bidayh, Dilaram ra madayh, peel-o-piyadah paysh kun -o- asp kisht maat

Ce qui signifie: « Noble seigneur, sacrifie tes Tours et non point Dilaram ! Avance ton Éléphant (le Fou persan) et ton pion et vaincs avec ton Cavalier ! » Le Roi suit les conseils de son astucieuse épouse et gagne !

Le jeu arrive en occident en passant par la Perse et le monde arabe. Comme en témoigne le Livre d'Alphonse X, qui représente des parties d'échecs fort amicales entre chrétiens et musulmans, c'est par l'Espagne que le jeu se popularise en Occident.

 

C'est à cette époque que le jeu d'échecs se féminise ( en orient aussi …). La pièce qui se tient aux côtés du roi était le vizir et elle porte encore ce nom en arabe : elle devient la reine... Pourquoi ? Peut-être par le désir du roi, de s'offrir, ou plutôt de jouer, de gagner ... la compagnie d'une femme ; consacrant définitivement l'élément féminin du jeu...

 

Dans son livre Birth of the Chess Queen, Marilyn Yalom, universitaire américaine signale que l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel que Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina ( princesse byzantine du Xe s.) . La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation. 

 

Les femmes byzantines et musulmanes, de milieux sociaux très divers, jouaient aux échecs. Il est dit que Ali ibn Husayn, un arrière-petit-fils du prophète Mahomet, jouait avec son épouse et que le Caliphe Ma’mûn dépensa une fortune de deux mille dinars pour s’offrir une jolie esclave instruite dans le Jeu des Rois. La littérature islamique de cette époque fourmille d’historiettes opposant un homme et une coquette, en prélude à d’autres combats, s’affrontant sur l’échiquier. Dans l’une d’elles la belle Zayn al Maswâsif invite son soupirant à une partie sur un échiquier d’ébène et d’ivoire incrusté de rubis. Le pauvre amoureux, qui n’a d’yeux que pour son aimée, se déconcentre et perd rapidement, sans doute presser de passer à de plus doux assauts.

Et cet extrait des Mille et une Nuits : « Ce prince, s’étant fait apporter un jeu d’Échecs, me demanda par signe si j’y savais jouer et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la terre et, en portant la main sur ma tête, je marquai que j’étais prêt à recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie ; mais je gagnai la seconde et la troisième, et m’apercevant que cela lui faisait quelque peine, pour le consoler, je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui disais que deux puissantes armées s’étaient battues tout le jour avec beaucoup d’ardeur ; mais qu’elles avaient fait la paix sur le soir, et qu’elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ de bataille. »

Dans un autre conte des Mille et une Nuits, la jolie (comme il se doit) princesse chrétienne Abrîza et ses non moins charmantes demoiselles de compagnie se livrent à un divertissement pourtant peu féminin : la lutte. Le prince (charmant comme il se doit) épie ces joutes gracieuses. Notre gaillard (on le comprend) se révèle aux donzelles et défie Abrîza en un combat à mains nues. Bien que très vaillant notre prince se trouble au contact de ce corps adorable et se fait rosser par la belle lutteuse. La princesse lui offre l’hospitalité. La nuit suivante Abrîza le défie à un combat moins brutal, une partie d’Échecs. Mais là encore, le prince est charmé par le visage exquis de la jeune fille et amoureux, il perd à nouveau, mais gagne (comme il se doit) le cœur de la ravissante chrétienne qui se convertit derechef à l’islam pour suivre son beau prince.

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Lettres d'amour: G. Flaubert – Louise Colet -2/3-

Publié le par Perceval

Louise Colet est devenue célèbre... Elle fréquente les salons les plus cultivés, et de nombreux écrivains s’intéressent à son œuvre. Elle est reçue aux Tuileries et l’Académie lui accorde en 1843 un nouveau prix de poésie pour Le Monument de Molière. Elle publie des romans, des biographies, des récits de voyage et des vers, n’oubliant jamais de se rappeler au bon souvenir des chroniqueurs littéraires, quitte à les harceler et à se venger s'ils n'obtempèrent pas.

En juin 1846, Louise rencontre dans l’atelier du sculpteur Pradier un grand gaillard moustachu, une force de la nature : Gustave Flaubert, alors âgé de vingt-quatre ans. Elle en a trente-cinq. Il écrit – quelques nouvelles et une première version de L’Éducation sentimentale –, mais n’a encore rien publié.

Entre deux escapades à Paris, il vit avec sa mère et sa nièce à Croisset, près de Rouen, où il sacrifie au « culte fanatique de l’art », unique consolation à « la triste plaisanterie de l’existence ». En juillet, ils deviennent amants. Ils sont très amoureux.

Ils s’écrivent quotidiennement des lettres, de plusieurs pages pour la plupart. Celles de Louise Colet restant introuvables, c’est aux lettres de Flaubert qu’il faut s’en remettre pour savoir ce qui s’est passé

Cette correspondance, ne se limite pas aux griefs et autres considérations sur l’amour. Plus qu’une maîtresse, Louise Colet est pour Flaubert une confidente, à laquelle il s’ouvre de ses affres de créateur.

Leurs amours seront les seules de l'existence de Flaubert, prisonnier qu’il est de son travail, de sa haute idée de la littérature et des contraintes qu’il s’impose.

Pour Flaubert, seule compte réellement l’oeuvre à venir :

« l’amour ne saurait être le mets principal de l’existence, mais son assaisonnement ».

« Je me suis creusé mon trou et j’y reste ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. » et de pouvoir descendre « au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts ».

L'Amour … ? « un lit où l’on met son coeur pour se détendre. Or on ne reste pas couché toute la journée. Toi tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence. Non, non, mille fois non. »

Louise s'impatiente …

Flaubert : « Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je pas donnée cent fois, et j’ose dire, dans chaque lettre depuis des mois entiers ? »

Il affirme: « Puisque tu m’aimes je t’aime toujours »... Il s’étonne de l’amour qu’on lui porte et éprouve « des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion... »

Il sait que Louise recherche le monde: « Tu aimes l’existence, toi [...] tu respectes les passions et tu aspires au bonheur »...

« Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d'amour carnassier et déchirant, je ne sais pas si c'est aimer. C'est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le cœur en moi qui est impuissant. La déplorable manie de l'analyse m'épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. Tu m'as cru jeune et je suis vieux. (…) Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase au sens terre à terre mais en saisir l'intensité métaphysique. »

« J’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intime, âcre et incessant qui m’empêche de rien goûter et qui me remplit l’âme à la faire crever. » (...) « J’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. J’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. J’aime les voyages, et je déteste me remuer. »
Il reproche à Louise son sentimentalisme en art : « Il n’y a rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. »... (…) Les femmes, dit-il: « prennent leur cul pour leur cœur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir. ».

« Il aurait mieux valu pour toi ne pas m’aimer. Le bonheur est un usurier qui pour un quart d’heure de joie qu’il vous prête vous fait payer toute une cargaison d’infortunes. »

Flaubert ne déteste rien tant que « la poétisation » des choses, qui est par essence « anti-artistique, anti-plastique, anti-humaine, anti-poétique par conséquent. » : « Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d’Ajax qui pleure. »

Lui, il a la religion de l’art : « Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l’amour de l’art, mais tu n’en as pas la religion. »

Il trouve trop académique l'écriture de Louise et tente de la convaincre de « viriliser » sa prose, il lui conseille de relire La Fontaine ou Montesquieu et de remplacer l’esprit de société par l’esprit des maîtres. Ce qui fait le plus envie à Flaubert en tant qu’écrivain est « le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire » : « Le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnon. » Mais il admire par-dessus-tout Shakespeare : « Ce n’était pas un homme, mais un continent. Il avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. » et le Don Quichotte est pour lui le livre de ses origines, le livre « qu’il savait par coeur avant même de savoir lire. » Louis Lambert de Balzac « le foudroie ». Il s’identifie à « cet homme qui devient fou à force de penser à des choses intangibles ».

Lui-même a dix-neuf ans a eu l’idée de se châtrer : « Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage tant elle vous semble hideuse. Sans l’amour de la forme, j’eusse peut-être été un grand mystique. »

Ils se voient à Paris, tous les deux mois en moyenne, ou à Mantes. Elle en veut plus. Il tente de la contenir. L’énergie dépensée à faire l’amour, estime Flaubert, nuit à celle qu’exige l’écriture. Elle insiste.

Première rupture en août 1848.

A suivre …

 

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Lettres d'amour: G. Flaubert – Louise Colet -1/3-

Publié le par Perceval

Gustave Flaubert, est né à Rouen le 12 décembre 1821, il est décédé à Croisset (Seine-Maritime) le 8 mai 1880.

Flaubert ( il a vingt quatre ans )rencontre pour la première fois en juin 1846, la blonde poétesse de dix ans son ainée. ''On dit '', que c'est le 29 juillet 1846, après une promenade au Bois de Boulogne (en fiacre, bien entendu, comme plus tard Mme Bovary), que Louise Colet succombe, le lieu choisi pour la chute étant l’Hôtel du Bon La Fontaine, 64, rue des Saints-Pères, à Paris...

De 1846 à 1848, c'est la passion entre les deux amants, une première rupture est datée du 21 août 1848, puis Flaubert voyage en Orient, de 1849 à 1851. Ils reprennent leur relation de juillet 1851 (à Rouen) jusqu’au 5 mars 1855, date de la dernière lettre, ou, peut-être même dès novembre ou décembre 1854, date à laquelle l’irascible Muse n’hésite pas à venir jusqu’à Croisset relancer son amant indigné.

Louise Révoil (Colet), est née à Aix-en-Provence le 15 septembre 1810, elle se prétend (faussement) noble ; et en 1832, elle rencontre Hippolyte Colet, qui effectue de fréquents séjours à Nîmes, dans sa famille ; il se dit ( faussement) professeur de composition au Conservatoire de Paris... Contre l'avis de ses parents, pour fuir la province et partir à la conquête de Paris, Louise se marie avec Hippolyte en 1834. Louise Colet est belle, elle a de l'esprit et écrit de la poésie. En 1836, ce ''Rastignac'' en jupons publie un premier recueil de vers, Fleurs du Midi. Prise en amitié par Mme Récamier, dont elle fréquente le salon, elle sollicite une préface du vieillissant Chateaubriand. Il refuse, par lettres, et Louise les insère en ouverture de l’ouvrage. Et parvient à décrocher une subvention du roi Louis-Philippe, qui n’avait pourtant que faire de la poésie.

Louise Colet concourt avec succès pour un prix de poésie de l’Académie française. Elle devient d’ailleurs la maîtresse de l’un d’eux, le très docte et sérieux Victor Cousin, presque cinquantenaire, qui ne manque pas de la recommander avec insistance au Tout-Paris littéraire.

En 1840, la poétesse, qui tient un salon littéraire 2 rue Bréda est enceinte. Son mari Hyppolite Colet,refusait toute idée de paternité, et Victor Cousin refuse tout aussi catégoriquement une quelconque reconnaissance.

Le journaliste Alphonse Karr révèle dans un pamphlet la liaison adultère .

Chroniques policières

« Mademoiselle R…, après une union de plusieurs années avec M. C…, a vu enfin le ciel bénir son mariage, elle est prête de mettre au monde autre chose qu’un alexandrin.

Quand le vénérable ministre de l’Instruction publique a appris cette circonstance, il a noblement compris ses devoirs à l’égard de la littérature. Il a fait pour Mme C… ce qu’il fera sans doute pour toute autre femme de lettres à son tour. Il l’a entourée de soins et d’attention ; il ne permet pas qu’elle sorte autrement que dans sa voiture… Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l’enfant de lettres qui va bientôt voir le jour et on espère qu’il ne refusera pas d’en être le parrain. »

Ce n’était pas diffamatoire, mais reconnaissons que Victor Cousin, chef de l’école spiritualiste éclectique, pour lors ministre, en prenait pour son grade. Mais les philosophes sont si facilement étourdis.

Un mot courut alors dans les milieux littéraires qui ne sont pas généralement tendres pour leurs confrères masculins ou féminins, réduisant la piqûre des guêpes à celle d’un cousin. » A. Karr

Alors, que le journaliste est présent chez elle, Louise Colet, prise d'un accès de rage, prend un couteau, et le plante dans le dos de l'infortuné auteur du "Voyage autour de ma Chambre". La blessure est sans gravité, mais Alphonse Karr, conserve l'arme du crime qu'il exposera sur un mur de sa chambre du 46 rue Vivienne, avec une étiquette portant l'inscription : "Donné par Louise Colet....dans le dos !"

A suivre ...

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Les couples mal assortis - Lucas Cranach

Publié le par Perceval

La série des couples mal assortis ( thème populaire) que Lucas Cranach ( 1472-1553) représente dans l'art officiel ; est en lien avec son engagement pour la réforme. Ces images ne montrent pas une transaction, encore moins une scène de prostitution, mais bien une réflexion sur ce qu’est un bon ou un mauvais couple.

le Protestantisme confère à la femme un statut plus valorisé que dans l’ancien christianisme où, finalement, la femme n’a aucun rôle à jouer. Désormais la femme accompagne son mari, participe à ses activités, donne son avis, elle devient actrice politique et économique. Mais, attention … ! Cranach dénonce le danger d’une perversion féminine, mais aussi masculine ...

Un amour vénal où chacun trouve son intérêt. En se donnant pour l’argent, la femme est folle d’accepter de vivre avec un être qu’elle méprise, de son côté, l’homme perd toute raison, subjugué par ce qu’il ne devrait pas posséder.

Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach

Tandis que l’homme à l’aspect hideux s’empare de la femme, celle-ci, de sa main droite, pioche dans sa bourse.

Le mauvais couple est fondé sur le sentiment de concupiscence, pour la chair d’une part, pour l’argent d’autre part. Nous assistons à une scène de prédation que met bien en scène un jeu de mains fort habile. Le bon mariage au contraire, pour Luther, est un mariage chrétien, une école de vertu, un lieu de vie spirituelle. C’est donc une question brûlante, une question d’actualité que Cranach thématise, dès 1522, en même temps que Luther publie ses travaux aux accents pamphlétaires sur le mariage : l’Appel à noblesse chrétienne dénonce la déréliction de la vie monastique et le concubinage des prêtres. La captivité babylonienne de l’Eglise (1520) réclame la suppression du célibat ecclésiastique.

Les couples mal assortis - Lucas Cranach
Les couples mal assortis - Lucas Cranach

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Brigitte Lustenberger

Publié le par Perceval

Brigitte Lustenberger (1969, CH) a étudié l’histoire de la photographie à l’Université de Zurich.


Ses photographies se présentent en effet comme des mises en scène puisque leurs protagonistes sont appréhendés tels des personnages, selon une approche théâtrale. Elle les dirige avec soin à la manière d’un réalisateur de cinéma, en travaillant avec eux sur leurs gestes et leurs expressions faciales

Dans l’univers de Brigitte Lustenberger, tout est recherche du dépouillement pour mieux se focaliser sur les visages.

Elle sait combien ce genre photographique est par essence un mélange de connivence et de cruauté, destiné à obtenir en un temps succinct l’expression la plus juste et la plus sincère de la vérité du modèle. À la croisée de la matière et de l’esprit, du corps et de l’âme, du visible et de l’invisible, la face exprime les sentiments cachés, les humeurs et les affects. La multitude des expressions échappe à la répétition. Physiologiste de la psyché, la photographe traque et sonde la personnalité d’hommes et de femmes dans leurs attitudes et les inflexions de leur regard, afin de restituer l’irréductible singularité de leur présence. Mutiques, ils apparaissent dans la pleine intensité de leur être, tous saisis à la lumière naturelle dont Brigitte Lustenberger utilise l’action modelante à la façon d’un sculpteur maniant la glaise, puis qu’elle transcende plastiquement par la perfection des tirages.

Avec ces faces qui semblent surgir de mémoires perdues, Brigitte Lustenberger joue de la temporalité en imaginant leur fuite prématurée dans l’oubli. Si elles cristallisent le sentiment d’identité de l’homme, l’artiste suggère également qu’elles ne cessent de se dérober, d’échapper aux tentatives de les cerner et de les fixer une fois pour toutes. « Miroir des mouvements de l’âme », le visage dévoile le moi profond sans jamais l’exhiber ou l’épuiser.


Cette mise en relief de l’épiderme fournit un autre reflet de nous mêmes, de notre précaire humanité. Peu à peu les expressions s’altèrent, les flétrissures apparaissent, les joues se creusent, les cheveux blanchissent. Révéler le vieillissement nous aide à accepter notre impuissance devant l’avancée inexorable du temps, à affronter ce déclin inéluctable que les valeurs occidentales font redouter. Ces portraits constituent un moyen de retenir ces visages et de lutter contre leur anéantissement. Ainsi leur existence ne disparaîtra pas complètement, elle sera prorogée par les regardeurs, dépositaires de la mémoire.

Ce texte est de Julia Hountou pour - Bscnews.fr/


« Un miracle que nous ne voyons même plus, tellement il est commun, c’est qu’aucun visage humain, autant qu’il en existe et qu’il en ait existé, n’en reproduit un autre. […] Il n’y a pas un seul vivant qui reproduise exactement et trait pour trait l’un des milliards de visages qui nous ont précédés. Un être humain est tiré à un exemplaire unique et jamais reproduit depuis que le monde est monde. » (François Mauriac, Ce que je crois, Grasset, Paris, 1962, p. 34.)

 

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Lettres d'amour: Diderot – Sophie Volland -2/2-

Publié le par Perceval

En 1755 Sophie Volland devient la maîtresse de Diderot. Elle s’appelle « Louise-Henriette » mais Diderot la rebaptise '' Sophie '', en grec 'sagesse'.. Leur relation passionnée dure cinq ans. Puis, Madame Volland surprend les amoureux ensemble, et surcroît de malchance, Madame Diderot découvre une lettre de Sophie à son mari. Madame Volland emmène Sophie sur ses terres et Madame Diderot menace, en cas de divorce, d’interdire à Diderot de voir Angélique, sa fille chérie !

C’est à partir de ce moment que Diderot développe la métaphore d’Héloïse et Abélard pour évoquer leur amour. Les deux amants n’ont plus qu’une solution pour continuer à communiquer : s’écrire !

Le libertin et Sophie, échangent alors une correspondance passionnée et savante … Sophie, curieuse de tout, au courant des écrits des philosophes comme de ceux des scientifiques. Son intelligence vive, son jugement pertinent en font la correspondante privilégiée de Diderot pendant 14 ans.

À la cour de Versailles, Diderot peut compter sur de puissants protecteurs, à commencer par la marquise de Pompadour et Malesherbes, le directeur de la librairie.

Plus fort encore, la tsarine Catherine II de Russie lui apporte son soutien et, pour le libérer de ses tracas financiers, lui achète sa bibliothèque tout en lui en laissant l'usage. Diderot va rendre visite à sa bienfaitrice en 1773 à Saint-Pétersbourg.

En 1769, Diderot devient l’amant de madame de Maux.

En 1773-74 il effectue le voyage à Saint-Petersbourg auquel Catherine II l’invitait depuis des années. Il en revient épuisé et affaibli.

Denis Diderot décède le 31 juillet 1784, six mois après sa maîtresse Sophie Volland.

Sans doute, dans cette correspondance, Sophie par ses retards, ses lenteurs , n’y exprimait peut-être qu’une « liaison douce », toujours en deçà des attentes du philosophe. Si cette correspondance a pu s’accomplir dans la durée, c'est que Sophie était une destinataire à la hauteur.

Cette relation est exigeante, de la part des deux amants : Diderot ne s’adresse pas à Louise-Henriette, le véritable prénom de mademoiselle Volland, mais à Sophie, la sagesse, pseudonyme qui évoque cette muse parfaite dont rêve tout philosophe. Lectrice enthousiaste, sensible et indépendante, telle est Sophie. Diderot écrit d’elle qu’elle a « de l’esprit comme un démon » (15 septembre 1760)…

« Jamais passion ne fut plus justifiée par la raison que la mienne. N’est-il pas vrai, ma Sophie, que vous êtes bien aimable ? Regardez au-dedans de vous-même. Voyez-vous bien, voyez combien vous êtes digne d’être aimée, et connoissez combien je vous aime » (Paris, le 23 juillet 1759 )

L’oeuvre de Montaigne, auteur de prédilection de la jeune femme, a pu servir de guide ou d’emblème à la relation entre les deux amants, si l’on en croit le testament de celle-ci et l’association qu’elle fera, comme Diderot des années auparavant, entre un ouvrage intellectuel et un objet de faveur évoquant le corps de l’aimée :

« Je donne et lègue à Monsieur Diderot sept petits volumes des Essais de Montaigne, reliés en maroquin rouge, plus une bague que j’appelle ma pauline. »

Si l’écrivain invoque très tôt le modèle héloïsien pour définir la relation de maître à disciple qui l’unit à Sophie, c’est pour lui donner bientôt un rôle égalitaire au sein de leurs joutes intellectuelles, favorisées par une certaine androgynie physique et morale du personnage : « Ma Sophie est homme et femme quand il lui plaît » ( 10 mai 1759 ).

La correspondance révèle un personnage très important : Marie-Charlotte Volland, la sœur benjamine de Sophie, surnommée ''Uranie''... la sœur de Sophie rêvait l'amour mais était dans l'incapacité de la vivre. Elle eaimait les galanteries sans céder aux hommes de peut d'être abandonnée. La relation Diderot-Sophie-Uranie en devient étrange, insolite, complexe. Uranie semble « se fondre » dans leur amour et sa présence est ambiguë :

« Je vous félicite toutes deux, chères sœurs, de vous posséder. Je serai souvent en esprit entre l’une et l’autre, mettant vos mains entre les miennes, ne sachant laquelle des deux j’aime le plus ; autant ami de l’aînée que de la cadette ; partageant également mon respect et mon estime. »

« Votre sœur vous aime bien ; j’admire comme elle se prête à votre délire. Ne levons pas tout à fait ce petit rideau ; c’est bien assez d’en avoir écarté un point. Si vous saviez, mon amie, combien les discours les plus passionnés sont maussades pour ceux qui les écoutent de sang-froid ! Uranie nous voit tous deux dans la cahutte à travers les barreaux ; elle vient s’appuyer sur le trou, et causer gaiement avec nous. » (le 22 septembre 1761 )

La mort des amants

Lettre de Diderot à Sophie Volland

"Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être pas aussi fous qu'on pense.
Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s'unissent. Que sais-je? Peut-être n'ont-elles pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier état.
Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière du fond de l'urne froide qui les renferme.[...]
Ô ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, de me confondre avec vous lorsque nous ne serons plus.
S'il y avait dans nos principes une loi d'affinité, s'il nous était réservé de composer un être commun; si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous; si les molécules de votre amant dissous venaient à s'agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature!
Laissez-moi cette chimère. Elle m'est douce. Elle m'assurerait l'éternité en vous et avec vous...
" (Lettre du 15 octobre 1759)

Lettre de Diderot à Sophie Volland

Lettre de Diderot à Sophie Volland

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Lettres d'amour :Diderot – Sophie Volland -1/2-

Publié le par Perceval

Denis Diderot (1713-1784)

Denis Diderot (1713-1784)

Denis Diderot  a entretenu pendant plus de vingt ans une relation épistolaire avec Sophie Volland (1725-1784). Cette femme, issue d’un milieu de financiers et de fermiers généraux, était très cultivée et pouvait jouer le rôle de confidente. Mais ses réponses ne nous sont pas parvenues et nous ne possédons aucun portrait d’elle.

Alors, il faut ''imaginer'' la réalité : Ils se rencontrent au Palais-Royal, sur le banc d’Argenson, c'est ce que l'on dit … Ou, dans un salon parisien. Par le biais de familles interposées, Diderot s'est fait inviter chez une dame qui a 3 filles : les Volland. L’aînée et la cadette sont mariées, seule celle du milieu est célibataire : c’est Sophie. Mademoiselle Volland est célibataire, elle a 38 ans, elle appartient à une famille de fermiers Généraux.

Diderot, alors est marié, il a 41 ans, il travaille à l’Encyclopédie. Il a épousé une jeune femme sans argent. Né à Langres dans une famille de la bourgeoisie, il vient à Paris en 1728, tonsuré et portant le titre et l’habit d’abbé pour poursuivre ses études religieuses. Il se marie en 1743 avec Marie-Antoinette Champion malgré la farouche opposition de son père... Il lui sera toujours fidèle et infidèle, c’est à dire qu’il eut de nombreuses maîtresses, mais il ne l’abandonna jamais. De leurs quatre enfants, seule Marie-Angélique atteindra l’âge adulte.

Sophie Volland est cultivée, curieuse, elle est de constitution frêle, porte des lunettes. Très curieuse de tout, au courant des écrits des philosophes comme de ceux des scientifiques, son intelligence vive, son jugement pertinent en firent la correspondante privilégiée de Diderot pendant 14 ans. Diderot conservait son portrait réalisé par la peintre Anne Vallayer-Coster, enchâssé dans la couverture d'un livre, qui malheureusement n'a jamais été retrouvé.

C’est une relation intellectuelle qui naît dans un premier temps. Sophie ''est'' dans un célibat, elle tient un salon austère. Elle passe son temps à s’échapper dans des livres de philosophie, Montaigne est son auteur préféré. Diderot constate que cette femme est unique en son genre. Elle se tient au courant de toute la vie intellectuelle.

Et des rendez-vous vont s’organiser... Diderot, de son côté à des ennuis sans nombre : il est victime de la censure, de la police, il est pourchassé et réprouvé.

Ils vont avoir des conventions ( ruse amoureuse ) : ils se rencontreront sur le banc d’Argenson à Paris. L’allée de Foix est cette allée qui figure dans Le neveu de Rameau : c’est cette allée où circulent les courtisanes. Ce serait la raison pour laquelle Diderot aurait dit dans Le Neveu de Rameau qu’il suit ses idées sans ordre, de même qu’on suit ses courtisanes sans ordre ; il dit même cette belle phrase : « Mes pensées sont des catins ».

Ils se rencontrent aussi au théâtre, Diderot achète un billet bon marché, Sophie Volland se rend dans une loge louée à l’année. Ils échangent alors des regards langoureux. Ils fusionnent sur les grands succès de Voltaire.

Ils se sont donc rencontrés en 1755, mais nous n’avons des lettres qu’à partir de 1759 ! Parce que Sophie s'auto-censure, elle aurait détruit les 1ères lettres. En 1759, ils s’écrivent deux fois par semaine : tous les jeudis et les dimanches ; jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais, Sophie n’est pas toujours à Paris....

Madame Volland a une propriété vers Vitry-François, au bord de la Marne. Elle doit gérer ce domaine elle-même. C’est en Champagne, et elle a l’appât du gain. Elle a un homme de confiance et tous les étés, elle quitte Paris début juillet et elle ne rentre à Paris qu’à la Saint-Martin avec Sophie. Sophie doit accompagner sa mère au château, et le château est très humide. Il est agréable l’été, mais elle tient Sophie au château jusqu’au 15-20 décembre ! Alors même que le château devient invivable.


Lettres de Diderot

Paris, le 10 juillet 1759.

J’écris sans voir. Je suis venu ; je voulais vous baiser la main et m’en retourner. Je m’en retournerai sans cette récompense ; mais ne serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous aime ? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du moins vous l’écrire ; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m’enfuie ? Adieu, ma Sophie, bonsoir ; votre cœur ne vous dit donc pas que je suis ici ? Voilà la première fois que j’écris dans les ténèbres : cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres. Je n’en éprouve qu’une : je ne saurais sortir d’ici. L’espoir de vous voir un moment m’y retient, et j’y continue de vous parler, sans savoir si j’y forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime.

… juillet 1759.

Je ne saurais m’en aller d’ici sans vous dire un petit mot. Hé bien ! mon amie, vous comptez donc beaucoup sur moi ! votre bonheur, votre vie sont donc liés à la durée de ma tendresse ! ne craignez rien, ma Sophie, elle durera, et vous vivrez et vous vivrez heureuse. Je n’ai point encore commis le crime, et je ne commencerai point à le commettre : je suis tout pour vous, vous êtes tout pour moi ; nous supporterons ensemble les peines qu’il plaira au sort de nous envoyer ; vous allégerez les miennes, j’allégerai les vôtres. Puissé-je vous voir toujours telle que vous êtes depuis quelques mois ! pour moi, vous serez forcée de convenir que je suis comme au premier jour : ce n’est pas un mérite que j’aie, c’est une justice que je vous rends. L’effet des qualités réelles, c’est de se faire sentir plus vivement de jour en jour. Reposez-vous de ma constance sur les vôtres et sur le discernement que j’en ai. Jamais passion ne fut plus justifiée par la raison que la mienne. N’est-il pas vrai, ma Sophie, que vous êtes bien aimable ? Regardez au dedans de vous-même ; voyez-vous bien ? voyez combien vous êtes digne d’être aimée, et connaissez combien je vous aime. C’est là qu’est la mesure invariable de mes sentiments.

Bonsoir, ma Sophie, je m’en vais plein de joie, la plus douce et la plus pure qu’un homme puisse ressentir. Je suis aimé, et je le suis de la plus digne des femmes. »

 

Le 1er novembre 1759.

J’ai vu toute la sagesse des nations, et j’ai pensé qu’elle ne valait pas la douce folie que m’inspirait mon amie. J’ai entendu leurs discours sublimes, et j’ai pensé qu’une parole de la bouche de mon amie porterait dans mon âme une émotion qu’ils ne me donnaient pas. Ils me peignaient la vertu, et leurs images m’échauffaient ; mais j’aurais encore mieux aimé voir mon amie, la regarder en silence, et verser une larme que sa main aurait essuyée ou que ses lèvres auraient recueillie. Ils cherchaient à me décrier la volupté et son ivresse, parce qu’elle est passagère et trompeuse ; et je brûlais de la trouver entre les bras de mon amie, parce qu’elle s’y renouvelle quand il lui plaît, et que son cœur est droit, et que ses caresses sont vraies. Ils me disaient : Tu vieilliras ; et je répondais en moi-même : Ses ans passeront avec les miens. Vous mourrez tous deux ; et j’ajoutais : Si mon amie meure avant moi, je la pleurerai, et serai heureux la pleurant. Elle fait mon bonheur aujourd’hui ; demain elle fera mon bonheur, et après-demain, et après-demain encore, et toujours, parce qu’elle ne changera point, parce que les dieux lui ont donné le bon esprit, la droiture, la sensibilité, la franchise, la vertu, la vérité qui ne change point. Et je fermai l’oreille aux conseils austères des philosophes ; et je fis bien, n’est-ce pas, ma Sophie ?

Au Grandval, le 18 octobre 1760.

Nous recevrons, vous mes lettres, moi les vôtres, deux à deux ; c’est une affaire arrangée. Combien d’autres plaisirs qui s’accroissent par l’impatience et le délai ! Éloigner nos jouissances, souvent c’est nous servir ; faire attendre le bonheur, c’est ménager à son ami une perspective agréable ; c’est en user avec lui comme l’économe fidèle qui placerait à un haut intérêt le dépôt oisif qu’on lui aurait confié. Voilà des maximes qui ne déplairont pas à votre sœur. J’en ai entendu de plus folles encore. Il y en a qui disent qu’on ne s’ennuie presque jamais d’espérer, et qu’il est rare qu’on ne s’ennuie pas d’avoir. Je réponds, moi, qu’on espère toujours avec quelque peine, et qu’on ne jouit jamais sans quelque plaisir. Et puis la vie s’échappe, la sagacité des hommes a donné au temps une voix qui les avertit de sa fuite sourde et légère. Mais à quoi bon l’heure sonne-t-elle, si ce n’est jamais l’heure du plaisir ? Venez, mon amie ; venez que je vous embrasse, venez et que tous vos instants et tous les miens soient marqués par notre tendresse ; que votre pendule et la mienne battent toujours la minute où je vous aime et que la longue nuit qui nous attend soit au moins précédée de quelques beaux jours.

 

21 juillet 1765.

Dépêchez-vous, faites-moi préparer une niche grande comme la main, proche de vous, où je me réfugie loin de tous ces chagrins qui viennent m’assaillir. Il ne peut y avoir de bonheur pour un homme simple comme moi au milieu de huit cent mille âmes. Que je vive obscur, ignoré, oublié, proche de celle que j’aime, jamais je ne lui causerai la moindre peine, et près d’elle le chagrin n’osera pas approcher de moi. Est-il prêt, ce petit asile ? Venez le partager ! Nous nous verrons le matin ; j’irai, tout en m’éveillant, savoir comment vous avez passé la nuit ; nous causerons ; nous nous séparerons pour brûler de nous rejoindre ; nous dînerons ensemble ; nous nous promènerons au loin, jusqu’à ce que nous ayons rencontré un endroit dérobé où personne ne nous aperçoive. Là nous nous dirons que nous nous aimons, et nous nous aimerons ; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et légère fatigue des plaisirs et nous passerons un siècle pareil sans que notre attente soit jamais trompée. Le beau rêve !

( A suivre )

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