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Lettres d'amour: G. Flaubert – Louise Colet -2/3-

Publié le par Perceval

Louise Colet est devenue célèbre... Elle fréquente les salons les plus cultivés, et de nombreux écrivains s’intéressent à son œuvre. Elle est reçue aux Tuileries et l’Académie lui accorde en 1843 un nouveau prix de poésie pour Le Monument de Molière. Elle publie des romans, des biographies, des récits de voyage et des vers, n’oubliant jamais de se rappeler au bon souvenir des chroniqueurs littéraires, quitte à les harceler et à se venger s'ils n'obtempèrent pas.

En juin 1846, Louise rencontre dans l’atelier du sculpteur Pradier un grand gaillard moustachu, une force de la nature : Gustave Flaubert, alors âgé de vingt-quatre ans. Elle en a trente-cinq. Il écrit – quelques nouvelles et une première version de L’Éducation sentimentale –, mais n’a encore rien publié.

Entre deux escapades à Paris, il vit avec sa mère et sa nièce à Croisset, près de Rouen, où il sacrifie au « culte fanatique de l’art », unique consolation à « la triste plaisanterie de l’existence ». En juillet, ils deviennent amants. Ils sont très amoureux.

Ils s’écrivent quotidiennement des lettres, de plusieurs pages pour la plupart. Celles de Louise Colet restant introuvables, c’est aux lettres de Flaubert qu’il faut s’en remettre pour savoir ce qui s’est passé

Cette correspondance, ne se limite pas aux griefs et autres considérations sur l’amour. Plus qu’une maîtresse, Louise Colet est pour Flaubert une confidente, à laquelle il s’ouvre de ses affres de créateur.

Leurs amours seront les seules de l'existence de Flaubert, prisonnier qu’il est de son travail, de sa haute idée de la littérature et des contraintes qu’il s’impose.

Pour Flaubert, seule compte réellement l’oeuvre à venir :

« l’amour ne saurait être le mets principal de l’existence, mais son assaisonnement ».

« Je me suis creusé mon trou et j’y reste ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. » et de pouvoir descendre « au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts ».

L'Amour … ? « un lit où l’on met son coeur pour se détendre. Or on ne reste pas couché toute la journée. Toi tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence. Non, non, mille fois non. »

Louise s'impatiente …

Flaubert : « Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je pas donnée cent fois, et j’ose dire, dans chaque lettre depuis des mois entiers ? »

Il affirme: « Puisque tu m’aimes je t’aime toujours »... Il s’étonne de l’amour qu’on lui porte et éprouve « des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion... »

Il sait que Louise recherche le monde: « Tu aimes l’existence, toi [...] tu respectes les passions et tu aspires au bonheur »...

« Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d'amour carnassier et déchirant, je ne sais pas si c'est aimer. C'est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le cœur en moi qui est impuissant. La déplorable manie de l'analyse m'épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. Tu m'as cru jeune et je suis vieux. (…) Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase au sens terre à terre mais en saisir l'intensité métaphysique. »

« J’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intime, âcre et incessant qui m’empêche de rien goûter et qui me remplit l’âme à la faire crever. » (...) « J’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. J’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. J’aime les voyages, et je déteste me remuer. »
Il reproche à Louise son sentimentalisme en art : « Il n’y a rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. »... (…) Les femmes, dit-il: « prennent leur cul pour leur cœur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir. ».

« Il aurait mieux valu pour toi ne pas m’aimer. Le bonheur est un usurier qui pour un quart d’heure de joie qu’il vous prête vous fait payer toute une cargaison d’infortunes. »

Flaubert ne déteste rien tant que « la poétisation » des choses, qui est par essence « anti-artistique, anti-plastique, anti-humaine, anti-poétique par conséquent. » : « Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d’Ajax qui pleure. »

Lui, il a la religion de l’art : « Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as bien l’amour de l’art, mais tu n’en as pas la religion. »

Il trouve trop académique l'écriture de Louise et tente de la convaincre de « viriliser » sa prose, il lui conseille de relire La Fontaine ou Montesquieu et de remplacer l’esprit de société par l’esprit des maîtres. Ce qui fait le plus envie à Flaubert en tant qu’écrivain est « le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire » : « Le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnon. » Mais il admire par-dessus-tout Shakespeare : « Ce n’était pas un homme, mais un continent. Il avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. » et le Don Quichotte est pour lui le livre de ses origines, le livre « qu’il savait par coeur avant même de savoir lire. » Louis Lambert de Balzac « le foudroie ». Il s’identifie à « cet homme qui devient fou à force de penser à des choses intangibles ».

Lui-même a dix-neuf ans a eu l’idée de se châtrer : « Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage tant elle vous semble hideuse. Sans l’amour de la forme, j’eusse peut-être été un grand mystique. »

Ils se voient à Paris, tous les deux mois en moyenne, ou à Mantes. Elle en veut plus. Il tente de la contenir. L’énergie dépensée à faire l’amour, estime Flaubert, nuit à celle qu’exige l’écriture. Elle insiste.

Première rupture en août 1848.

A suivre …

 

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