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'' La Belle dame sans merci '', œuvre d'Alain Chartier (1424)

Publié le par Perceval

''Merci'', vient du latin ' merces 'avec le sens de '' salaire, récompense '', mais aussi avec la signification de '' grâce, pitié '', peut-être parce que la grâce peut parfois être considérée comme une forme de récompense (je te gracie parce que tu t'es bien battu). C'est d'ailleurs ce dernier sens qu'a ''merci'' lorsqu'il apparaît en français avec cette orthographe au XIe siècle.

En 1427 Alain Chartier est envoyé en Écosse pour y négocier le mariage du jeune dauphin (plus tard Louis XI), alors âgé de cinq ans, avec Marguerite d'Écosse. Ici, ce tableau illustre : The story of the famous kiss bestowed by Margaret of Scotland on « la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroles »

 

 

' La Belle dame sans merci. ' (1424) est l'oeuvre la plus connue de Alain Chartier ; poète français et orateur en langue latine (Bayeux vers 1385-vers 1435). Secrétaire du Dauphin, le futur Charles VII, il est considéré comme un des créateurs de la prose oratoire française (le Quadrilogue invectif, 1422).

 

 

La Belle Dame sans mercy, rédigée par Alain Chartier dix ans après la défaite d’Azincourt (1415), fait scandale dans les milieux de la cour. Le sujet est généralement considéré comme un défi aux valeurs de l’amour courtois. Ce poème emprunte une forme courante au XVe siècle, le huitain à trois rimes enlacées, ababbcbc .

L’intrigue met en scène trois personnages : un amant plaintif qui déclare son amour, une dame impitoyable repoussant ses avances et un poète malheureux qui écoute leur conversation en cachette.

La combinaison de « l’amant-martyr » et de « la dame-sans-merci » n’est pas rare dans la littérature médiévale . On retrouve également une situation analogue du poète dans le Débat de deux amans de Christine de Pizan. Pourtant, une opposition aussi constante de la Dame à l’Amant est remarquable parmi les textes de poésie lyrique où est mise en scène la « dame-sans-merci ».

Dans l’œuvre d’Alain Chartier, « tous les arguments de l’amoureux sont immédiatement réfutés » par la Dame. Du début jusqu’à la fin, la Dame se défie des paroles de l’Amant, sans jamais changer d’attitude.

La notion de défiance en moyen français (defiance, deffiance et desfiance) désigne à la fois le « défi » et la « défiance ». Le premier sens, « défi », implique l’« action de défier, de provoquer quelqu’un au combat, de déclarer la guerre à quelqu’un ». Le second sens est : « sentiment de celui qui n’a pas de confiance, manque de confiance, défiance »

Dans La Belle Dame sans mercy, l’Amant, à travers le terme deffiance, insiste sur le fait que les yeux de la Dame le provoquent à la guerre en lui envoyant un héraut représenté par le 'doux regard'. Ici, la deffiance prend le sens de « défi » (au combat) en ancien français

Au début du débat, les « belles paroles » sont l’objet de la défiance de la Dame. Le choix de l’adjectif beau pour qualifier les paroles de l’Amant suggère la futilité des paroles des amoureux

Dans la suite du poème, l’Amant remplace le beau parleur auquel la Dame faisait allusion par le jangleur, celui qui se plaint par calcul...

L’Amant souligne le contraste qui existe entre un tel jangleur – qui ne sait guère dissimuler sa faintise (faux-semblant) – et un homme réellement triste. Aussi justifie-t-il l’authenticité de ses propres paroles. La Dame renchérit sur ce motif, employant l’expression « cruel losengeur »

La faintise atténue la divergence entre deux adjectifs, « villain » et « courtoise », à savoir qu’elle dissimule un cœur vil par des paroles courtoises.

La faintise de la parole est donc un fondement de la défiance de la Dame envers les paroles de l’Amant.

La Dame déprise la souffrance d’amour dont l’Amant se plaint, en l’attribuant à une « plaisant folie »...

Si la Dame adoucit son attitude, l’Amant la contredit en se comparant à des animaux de chasse apprivoisés.

En se défendant de la double accusation de faintise et de change, l’Amant synthétise ici l’objet de la défiance de la Dame.

Le refus de l’Amant de croire les propos de la Dame fait un parallélisme avec la défiance de la Dame. Une valeur de l’amour courtois, à savoir la « loyauté », fait l’objet de la foi de l’Amant. ( …)

La Dame reproche à l’Amant de ne pas s’en rapporter à elle...

De son côté, l’Amant n’accepte pas le conseil de la Dame de trouver ailleurs une dame « plus belle et jente », et n’ajoute pas non plus foi aux paroles de sa bien-aimée...

L’Amant prétend que la démonstration de sa loyauté peut dissiper le soupçon de la Dame. (…) En vain l’Amant essaie-t-il de convaincre la Dame...

La guerre verbale entre l’amoureux et son « amoureuse annemie » prend fin avec l’ultimatum de la Dame : « Une fois pour toutes croyez / Que vous demourrez escondit. » . Nous pouvons interpréter le terme croire comme signifiant « être persuadé » . Le verbe escondire signifie « refuser, repousser », en contexte amoureux.

Ici se déroule une guerre verbale, sous forme de débat entre deux combattants qui ne se font pas confiance et refusent jusqu’à la fin de reculer. Dans cette guerre verbale, bien différente de la bataille conforme au code chevaleresque, le fait de se rendre en demandant « merci » n’est pas accepté. Les requêtes formulées par l’Amant, aussi bien celles destinées à obtenir la « pitié » que la « grâce », sont repoussées par la dureté de la Dame... !

D’une part, la défiance de la dame sans merci porte entièrement sur la fausseté de la parole, faintise, énoncée par l’amoureux, ainsi que sur l’inconstance du cœur de ce dernier, le change.

Voir aussi: LE MYTHE DE LA '' LA BELLE DAME SANS MERCI ''

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Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues-2/3-

Publié le par Perceval

Leonor Fini (c. 1930)

En 1929, l'oncle de Léonor accepte de financer ses études artistiques à Milan, ville de ses premières prémices d'art... Ville où les peintres comme Funi, Carra, Tosi l'introduisent à la magie de la peinture. Le romantisme italien reste sur les gestes et les habits légers de ses personnages... Nathan lui fait connaître le réalisme décalé du groupe Novecento Italiano. Sa plus importante rencontre est celle de De Chirico.

Au bout d'un an, elle se lasse de Milan, de sa misogynie et son climat fascisant. En 1930, elle suit le couple De Chirico à Paris... A son retour à Milan, elle rencontre le prince Lorenzo Ercole Lanza del Vasto de Trabia dont elle tombe tout de suite amoureuse. Leonor s'est mis en tête de faire carrière à Paris, et ils décident de s'installer ensemble à Paris.

En Mars 1932, le couple décide de se séparer; Lorenzo rentre à Milan.

Au café des deux magots, elle retrouve De Chirico, et rencontre Jules Supervielle et Max Jacob. Bientôt, elle est invitée à dîner par de riches aristocrates aimant les arts – Les Noaille, les Montesquiou -. Un jour d'été 1932, deux jeunes gens entament une conversation avec elle dans le bar de son hôtel : ce sont Henri Cartier-Bresson et André-Pierre de Mandiargues. Une semaine après elle s'installe dans le petit appartement de Mandiargues ; dans l'appartement du dessous, Cartier-Bresson vit avec une jeune noire américaine.

André Pieyre de Mandiargues - 1933

de George Hoyningen-Huene: 

Henri Cartier-Bresson, New York, 1935

Sa première exposition personnelle est à la Galerie Bonjean, dont Christian Dior est le directeur.

André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) qu’elle épouse en 1950, est l’un de ces « étranges garçons, extrêmement timides, cultivés, infantiles et détachés de la vie quotidienne », dont parle Leonor Fini dans une lettre à sa mère. Tous deux entament une liaison qui se prolongera durant vingt ans par le truchement d’une abondante correspondance.

En haut: André Pieyre de Mandiargues et Léonor Fini - Italie- 1933

 

Leonor Fini, André Pieyre de Mandiargues, Trieste, 1932, ( à droite )

Photography by Henri Cartier-Bresson

La correspondance de Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues comprend cinq cent soixante lettres (trois cent soixante-dix de Leonor Fini, cent quatre-vingt-dix de Mandiargues) échangées entre 1932 et 1945...

Leonor Fini - Autoportrait au scorpion (1938)

Tandis que Mandiargues met à profit son héritage pour voyager en Europe et visiter ses musées tout en se consacrant silencieusement à devenir écrivain, Leonor Fini tente de trouver sa place dans un monde dominé par les hommes...

Farouchement indépendante, son prodigieux sens de l’observation l’amène à porter un regard impitoyable sur le milieu mondain dans lequel elle évolue où se côtoient artistes, mécènes, galeristes, critiques d’art, créateurs de mode, aventurières et femmes du monde, ce qui ne la décourage pas d’y participer, bien au contraire, car si elle avoue à Mandiargues déplorer « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante », elle le revendique quelques lettres plus tard : « Moi j’ai besoin de consommer beaucoup de monde et de faire le paon en public. »

Léonor Fini

Et Mandiargues d’abonder dans son sens : « (...) je sais que tu aimes, plus que tout, être la reine de la fête et, surtout, que tu es d’une telle beauté, costumée, qu’on ne peut regarder personne d’autre dans les bals quand tu es là. » Tout comme dans ses tableaux, elle aime susciter un état de fascination, et se fasciner elle-même. La voici Narcisse se mirant dans les miroirs de l’Opéra : « J’étais très belle, fantastique, beaucoup plus que le spectacle lui-même. (...) J’avais l’air d’un roi fou, habillé d’immenses feuilles. Je portais dessous une robe noire très moulante, comme tu les aimes, si bien que je paraissais nue, couverte des seuls pétales noirs. » Plus fragile qu’elle n’y paraît, on comprend mieux pourquoi elle ne supportera pas d’être supplantée par Bona Tibertelli dans le regard d’André, et le silence qui s’ensuivit jusqu’à la mort de Mandiargues en 1991 :

Léonor Fini - 1936 New York -

« Si je suis aussi souvent très sûre de moi, c’est parce que je t’ai : tu es mon plus beau et cher miroir, tu me réchauffes, tu me fais parfois ronronner avec une satiété arrogante et une plénitude joyeuse. »

Sans doute est-ce pour la même raison qu’elle collectionne les conquêtes à la manière d’un Casanova au féminin, elle qui estime « ignoble et désespérante la vie érotique des femmes » et aimerait souvent « vivre comme un homme » : « J’ignore pourquoi je me conduis ainsi, il serait facile de conclure que je veuille me libérer vite de ces individus et que je refuse profondément de m’attacher à qui que ce soit. Mais il est également vrai que si cette protection existe, je n’en ai aucune contre le sentiment (c’est vrai) de honte que ces aventures suscitent en moi. Voilà pourquoi, ensuite, je les déteste très souvent. (...) Et puis je ne suis pas complètement impassible et, malgré tout, j’ai parfois besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on m’embrasse, qu’on me cristallise en soi pour un moment. »

A suivre....

Sources : Article d'Olivier PLAT sur la correspondance 1932-1945 entre Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues.

Leonor Fini de Peter Webb

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Léonor Fini -1/3-

Publié le par Perceval

Leonor Fini (1907-1996), artiste peintre, femme écrivain, dessinatrice, illustratrice, décoratrice de théâtre et réalisatrice de costumes, naît le 30 août 1907 à Buenos Aires.

Leonor Fini, with her parents (on the left) and her father's family in Buenos Aires, 1907 Leonor Fini, ca. 1913

Alors qu’elle est âgée d’un an, sa mère prend la fuite devant son époux pour retourner dans sa ville natale Trieste. Afin de prévenir les tentatives d’enlèvement du père, la mère fait porter à Fini des vêtements de garçon pendant les premières années de son existence.

Trieste c. 1910 - 1915

Trieste est le cadre des années d'apprentissage de Léonor Fini... Ville du Nord de l'Italie, restée autrichienne jusqu'en 1919 ( Léonor Fini a alors 11ans )... Trieste est devenue une capitale à la mode, un monde de la ' bella figura ', dont les habitants portent sur eux la marque du stylisme. Les femmes sont réputées pour leur sophistication, leur culture, leur beauté...

La mère ( Malvina Braun Dubich) de Leonor est la figure centrale de son enfance. Son père, Herminio Fini est un tyran, de belle apparence, un joueur... . « Sur la première enfance de Leonor, l'ombre pèse de ce père absent. Don Juan croquemitaine, fourbe virilité à moustaches, sombrero et cigare, qui outré dans son honneur, veut reprendre sa fille à un doux clan maternel, libéral et libre penseur, afin de l'élever selon les lois de l'espèce et de la religion apostolique et romaine. » ( un ami de la famille).

La famille Braun est très liée à l’intelligentsia triestine : Italo Svevo, Umberto Saba et James Joyce.

Leonor Fini, se souvient de ses déguisements, en particulier lors de Mardi gras... « Encore enfant, j'ai découvert l'attrait des masques et des costumes. A quatorze ans, je me suis promenée avec une amie de mon âge dans les rues de Trieste, des queues de renard dérobées à nos mères cousues à nos jupes. Se costumer, c'est changer de dimension, d'espèce, d'espace. C'est pouvoir se sentir gigantesque, plonger dans les végétaux, devenir animal, jusqu'à se sentir invulnérable et hors de temps, se retrouver obscurément dans des rituels oubliés. »

LEONOR FINI -1925 ca

PORTRAIT DE MALVINA FINI

A huit ans, c'est le jour de sa communion. Elle craint de mordre l'hostie et s’entraîne sur de petits biscuits... ensuite elle ment sur ce nombre de gâteaux mangés... Elle se rend compte que le mensonge est facile, et comprend qu'elle ne sera jamais croyante. Un autre jours elle dit des gros mots à une représentation de la vierge, pour voir si elle réagirait... Toute sa vie Leonor reste athée ne vouant qu'un culte au dieu chat.

Indépendante, paresseuse.., elle est renvoyée de trois écoles. Elle aime s'habillait en garçon, et se conduit horriblement avec les gens qu'elle n'aime pas... Au lieu de l'école détestée, elle passe des heures à dessiner...

En 1923, sa famille décide qu'elle étudiera le droit comme son oncle, mais elle est déterminée en n'en rien faire, scandalisant sa mère et son oncle par sa volonté de mettre en pratique ses idées sur la vie moderne au lieu de se contenter d'en discuter.

La bibliothèque de son oncle, lui permet de lire avec passion, Freud, Proust, Holderlin, Eichendorff, Lewis Caroll... Elle écoute de la musique et feuillette les livres d'art.

Leonor Fini-Trieste-1925 Leonor Fini by Wanda Wulz, 1928

Arturo Nathan ( il a 40 ans), s'éprend de Leonor... Il lui donne des leçons de peinture, et va influencer son développement intellectuel et artistique... Il lui donne à lire A Rebours de Huysmans et le Gai savoir de Nietzsche. Celui-ci devient son auteur favori... Nathan est célibataire et possède aux yeux de Leonor une beauté androgyne qui suggère, au-delà du clivage masculin-féminin, la figure idéale de l'artiste. Elle le décrit « beau, élégant, cultivé, très intelligent, et sensible (…) je me le figurais chaste ; j'appris plus tard qu'il était homosexuel et j'aimais le fait qu'il ne cherchait pas à être en permanence ''viril''. Il était différent de tous les hommes que j'avais connu jusque-là »

Longtemps, ils correspondent, jusqu'à sa mort tragique, dans le camp de concentration de Biberach en 1944.

Leonor Fini - Le Trouble - 1924

Elle ne fréquente aucune école d’art et sa formation est entièrement autodidacte. D’où, sans doute, la difficulté de l’identifier à un courant particulier de l’art contemporain, son évolution ayant surtout été marquée par des affinités électives et par son propre « musée imaginaire ». Les toiles de cette époque comme le Trouble et la Visite prouvent sa faculté de trouver sa voie...

Les toiles de Leonor Fini contiennent une fluidité, sans miroir ni règle, ni mode d'emploi.. ; de la liberté de penser, reçue d'une éducation bourgeoise et éclairée et vécue dans la fréquentation de l’intelligentsia triestine... Trieste, la ville de sa première exposition, à l’âge de dix-sept ans. Trieste, le port, les va et vient, les échoués comme son père argentin et aventurier qu'elle n'a jamais voulu connaître.

 

A suivre: ... 

Sources : Article d'Olivier PLAT sur la correspondance 1932-1945 entre Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues.

Leonor Fini de Peter Webb

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Schopenhauer et les femmes

Publié le par Perceval

 ''Sur les femmes'', texte publié par Arthur Schopenhauer en 1851, est un flot d’injures misogynes et un règlement de compte avec sa propre mère Johanna. Il la rendra responsable du suicide de son père et lui en voudra jusqu’à la mort. 

De longues années après la mort de son père, voici comment Arthur Schopenhauer relate les faits : « Lorsque mon propre père infirme et misérable se trouva cloué dans un fauteuil de malade, il eut été abandonné à lui-même si un vieux serviteur n’avait rempli auprès de lui les devoirs de charité que madame ma mère ne remplissait pas. Madame ma mère donnait des soirées tandis qu’il s’éteignait dans la solitude, elle s’amusait tandis qu’il se débattait dans d’intolérables souffrances. »  

Johanna, prenant entre ses mains la thèse de doctorat de son fils, De la Quadruple Racine du principe de raison suffisante, déclare : « C’est un machin pour les pharmaciens ». Ce à quoi le philosophe répond : « On lira ces œuvres lorsqu’on pourra à peine trouver l’une des tiennes dans un débarras ! ».

Johanna Schopenhauer était une romancière célèbre, une femme libre qui n’hésitait pas à faire le récit de ses conquêtes amoureuses. Après la mort de son mari, le riche banquier Floris Schopenhauer, elle a hébergé chez elle un de ses amants Georg Von Gerstenbergk, ce qui a occasionné de violentes disputes avec son fils.

Ne pouvant plus se supporter l’un l’autre, mère et fils ne se communiquent, à un certain moment, que par lettre interposée. Après une ultime dispute qui marquera la rupture définitive, Johanna écrit à Arthur : « La porte que tu as claqué si bruyamment après t’être conduit d’une façon très inconvenante avec ta mère, cette porte s’est fermée pour toujours entre moi et toi. Je suis lasse de continuer à supporter ta conduite, je vais à la campagne et je ne rentrerai pas avant de savoir que tu es parti. » Ainsi Schopenhauer quitte la maison de sa mère et ne la reverra plus jamais.

En 1838 Johanna meurt en prenant bien soin de déshériter Arthur, ce qui ne fera qu’aggraver l’image que le philosophe gardera de sa mère.

 

A lire, Ici, la version numérique: Essai sur les femmes, par Arthur Schopenhauer (1851)

- Extrait :

" Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu faire ce qu'en style dramatique on appelle un coup de théâtre; elle les pare pour quelques années d'une beauté, d'une grâce, d'une perfection extraordinaires, aux dépens du reste de leurs jours, afin que pendant ces brèves années d'éclat, elles puissent s'emparer fortement de l'imagination d'un homme et l'entraîner à loyalement se soucier d'elles en quelque manière. Pour réussir dans cette entreprise, la réflexion rationnelle ne donne pas une garantie suffisante. Aussi la Nature a-t-elle armé la femme, comme toute autre créature, et aussi longtemps qu'il en est besoin, des armes et des instruments nécessaires pour assurer son existence; En cela, la Nature agit avec sa parcimonie habituelle "

" les femmes restent toute leur vie de vrais enfants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs yeux, s’attachent au présent, prenant l’apparence pour la réalité et préférant les niaiseries aux choses les plus importantes. Ce qui distingue l’homme de l’animal c’est la raison ; confiné dans le présent, il se reporte vers le passé et
songe à l’avenir: de là sa prudence, ses soucis, ses appréhensions fréquentes.

La raison débile de la femme ne participe ni à ces avantages, ni à ces inconvénients ; elle est affligée d’une myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, de voir d’une façon pénétrante les choses prochaines ; mais son horizon est borné, ce qui est lointain lui échappe. De là vient que tout ce qui n’est pas immédiat, le passé et l’avenir, agissent plus faiblement sur la femme que sur nous (…) "

- A sa mort, Schopenhauer fait de son chien son légataire universel ...  

 

 
Caroline Jagemann, actrice de théatre et amante du duc Charles Auguste. Arthur à 21ans tombe amoureux de la jeune femme et lui dédie un poème.    Caroline Medon (1802-1882). Actrice berlinoise avec qui Arthur eut pendant dix ans une liaison secrète.

 

" Parmi les choses que l’on possède, je n’ai pas compté femme et enfants, car on est plutôt possédé par eux " : A. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie

Sources: le site sur Schopenhauer: http://www.schopenhauer.fr/index.html

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Le Mythe de la '' La Belle dame sans merci ''

Publié le par Perceval

La belle dame sans merci de Dicksee

La belle dame sans merci de Dicksee

La Belle Dame Sans Merci est devenue un mythe depuis le Moyen Âge, en particulier depuis le poème d'Alain Chartier écrit en 1424, qui a été notamment repris par le poète John Keats. Les peintres, en particuliers les Préraphaélites, se sont emparés de ce sujet avec délice, puisque les figures féminines fortes sont les sujets de presque toutes leurs oeuvres.

« I saw pale kings and princes too,
Pale warriors, death-pale were they all;
They cried—‘La Belle Dame sans Merci
Thee hat
h in thrall » de John Keats

(Les rois, les princes, les guerriers, tous pâles comme la mort lui crient : la belle dame sans merci te tient en esclavage.)

 

Ici la Belle Dame est située dans le contexte de l'amour courtois médiéval... Dans l'idéal, l'amour courtois fait l'apologie d'un amour chaste que le chevalier doit gagner auprès de la dame de son cœur. Pour cela, il est prêt à affronter maintes épreuves, jusqu'à ce que la belle... cède.

On retrouve évidemment ce thème dans la légende arthurienne, et les romans de chevalerie qui mette l'accent sur la conquête de la Dame, d'autres s'orientant plutôt vers un certain mysticisme (la quête du Graal et de la pureté). D'autres textes sont plus emprunts de folklorisme (les fées, lutins etc), ou de magie (fée Morgane, Merlin); au fur et à mesure la Belle Dame, celle pour qui se meurent d'amour les chevaliers, se transforme en une sorte de fée, qui vient toujours à la rencontre du cavalier errant, comme le ferait une Viviane ou Morgane.

Ainsi, cet homme plein de bravoure, découvre cette étrange femme dans des endroits toujours inappropriés - dans les bois, près de ruines, dans un château - et toujours au début ou à la fin d'une aventure...

 

Le chevalier rencontre toujours la fée dans les bois, passage d'ombre et des désirs refoulés par excellence.

Mais cette fée est "sans merci", repoussant sans cesse les avances du prétendant. On peut donc comprendre, au sens figuré, que lorsqu'il arrive dans les bois, atteignant alors presque son but, la Dame le repousse une dernière fois, l'assassinant par le même coup.

L'amour peut être meurtrier, et l'espoir, une fois vaincu, vient à bout de tous les héros. Il s'agit d'un retournement total de la matière courtoise. L'homme ne triomphe plus, il courbe l'échine devant le pouvoir féminin. 

Il s'agit d'un grand fantasme masculin. Les Salomé, Judith, Lilith et autres femmes castratrices ont toujours été à la fois attirantes et monstrueuses pour nombres d'artistes.

 

 

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -3/3-

Publié le par Perceval

le peintre John Banting, Nancy Cunard et l'écrivain Taylor Gordon devant l'hôtel Grampion à Harlem Mai 1932

le peintre John Banting, Nancy Cunard et l'écrivain Taylor Gordon devant l'hôtel Grampion à Harlem Mai 1932

Alors qu'elle a déjà connu des amants à foison et un mariage raté en 1916, Nancy Cunard jette son dévolu sur le jeune poète surréaliste Louis Aragon, guidée sans doute pour les avant-gardes et une vie de bohème dorée et scandaleuse. La malheuruese détermination qu'affichera Aragon, envers cette « femme fatale » rejoint, après Michael Arlen, la possession ressentie par Aldous Huxley pour cette femme froide et distante... Dans son roman Cercle vicieux ( 1923) Uxley décrit cette fascination pour la belle et cruelle Myra, dangereuse manipulatrice. Un autre roman Contrepoint la dépeint comme un être d’exception, incapable de sentiments, « prédatrice à l'âme virile ».

Nancy est à Paris, elle fréquente Ezra Pound et publie Out Laws... Après une brève relation avec le peintre et romancier Percy Wyndham Lewis, Nancy fréquente la joyeuse faune du célèbre cabaret des années folles, Le Boeuf sur le toit... Elle connaît une passion avec l'écrivain Norman Douglas, se fait peindre par l'expressionniste Oskar Kokoschka, en 1924. En 1925, elle fait la connaissance du couple Fitzgerald... Scott, neuf ans plus tard dans Tendre est la nuit, qualifiera le personnage de garçonne qu'elle lui a inspiré de « redoutable »... A la fin de l'année, elle aborde dans un taxi un Aragon « beau comme un jeune dieu »

Le grand amour malheureux qu'Aragon va vivre avec elle marquera son œuvre à tel point qu'Elsa Triolet avouera : « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »

Sa liaison avec Louis Aragon, qui dure officiellement de 1926 à 1928, condense aussi l’histoire intellectuelle des années 1920. L’année où ils se rencontrent, ce dernier publie intégralement son roman surréaliste Le Paysan de Paris et s’implique de plus en plus dans la rédaction de La Défense de l’infini commencée vers 1923. Au côté de Cunard, écrit-il à Jacques Doucet, « je suis continûment heureux pour la première fois de ma vie ».

Un passage de La Défense de l’infini semble évoquer sa compagne. Armand, l’un des personnages principaux du roman, décrit la femme qu’il aime : « une fille grande ouverte à l’avenir […] félonne et féline […]. Délicieux tombeaux ; grande fille du temps […] ». Dix-neuf chapitres de ce roman, qu’Aragon a essayé de faire disparaître de sa bibliographie pendant quarante ans, ont été retrouvés dans les archives de Cunard . Aragon a plusieurs fois évoqué l’autodafé d’une partie du manuscrit lors d’un séjour commun à Madrid en 1927. Il restera de ce roman Le con d'Irène ( 1928) fragment érotique lu sous le manteau pour échapper à la censure, et dans lequel le personnage de Nancy occupe une place majeure

Leur première année commune est marquée par de nombreux voyages...

Cette même année, Cunard est aussi à ses côtés, en Normandie, lorsqu’il amorce sa rupture formelle avec le surréalisme en écrivant Traité de style (1928), à quelques kilomètres du lieu de villégiature de leur ami André Breton, qui entame alors Nadja. L’année suivante, les activités de « passeuse littéraire » de Cunard continuent avec la traduction (ou son financement) du chapitre d’ouverture de Nadja, en mars 1928, pour la revue américaine Transition d’Eugene Jolas.

Sensibilisée aux arts africains et océaniens, au début des années 1920, par Moffat , c’est avec Aragon que Cunard entame sa collection d’art non occidental.

C’est encore avec Aragon qu’elle fonde, en 1928, sa maison d’édition, Hours Press, qui devait défendre « l’innovation et une nouvelle vision des choses » et publier de la poésie expérimentale. Aragon raconte :

« Nane avait acheté une petite maison avec un jardin, quelque part, au-delà de Vernon, c’est-à-dire un peu au nord-ouest de Vernon, me semble-t-il. Le jeu avait commencé d’installer ici les retours des voyages. Nous faisions presque tout de nos mains, les peintures, aménager une sorte de hangar, pour un projet assez fou, une imprimerie, la presse à bras… un métier à apprendre… composer à la main… est-ce qu’on sait encore ce que c’est aujourd’hui ? J’y avais mis toute ma folie. […] Mon projet était d’imprimer une traduction de Lewis Caroll, un texte en France inconnu, La Chasse au Snark. Tout devait y être de ma main, y compris les caractères de la couverture, inventés par moi. Près d’un an y passa. La maison était devenue la folie de Nancy. Enfin, je ne vais pas raconter ça… » (Aragon ).

Elle découvre le métier d’éditeur-imprimeur avec Aragon, mais c’est surtout avec son nouveau compagnon Henry Crowder, pianiste africain-américain rencontré à Venise, l’été 1928, qu’elle va le pratiquer pendant quatre ans

Partout ils fréquentent jusqu'au bout de la nuit dancings, bordels, cabarets et autre lieux de plaisirs pour insomniaques et amateurs de poudre blanche et de charleston … L'alcool a déjà commencé son travail de sape sur la nature déjà volcanique de Nancy... Outre l'écart de revenus qui marque leur relation au fer rouge, Aragon souffre de son manque d'affection, entre mensonge et jalousie. En 1927, alors qu'ils sont en Normandie, il découvre que Nancy le trompe avec son ami André Breton, et s'en trouve profondément affecté...

En 1928, elle loue un palazzo à Venise, et Aragon l'accompagne, malgré une relation à couteaux tirés. Les scènes se multiplient et il manque de commettre l'irréparable en faisant, exaspéré, une tentative de suicide à l'aide de somnifères. Il s'en tire de justesse, mais ce triste épisode sonne le glas de leur liaison. Contrairement à elle, Aragon, met un certain temps à panser ses blessures...

A Venise, Nancy Cunard rencontre le musicien noir américain Henri Crowder, pianiste jazz, avec qui elle va connaître une grande histoire d'amour.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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Kiss-Retro pour la Saint-Valentin

Publié le par Perceval

Kiss-Retro pour la Saint-Valentin
Le baiser de l’hôtel de Ville  par  Robert Doisneau. en 1950. Baiser entre un marin et une jeune nurse,  in Times Square, le 14 août 1945...

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Les lupercales célébrées le 15 février, était observée par les anciens Romains en l’honneur de Lupercus, le dieu de la fertilité et de l’agriculture... Les Romains croyaient que Lupercus protégerait Rome des meutes de loups qui dévoraient le bétail et les gens.

Assistés par les vierges vestales, les luperques (les prêtres mâles) observaient les rites de purification en sacrifiant des chèvres et un chien dans la caverne du Palatin, là où les Romains croyaient que Romulus et Remus avaient été abrités par la louve qui les avait nourris avant qu’ils fondent Rome. Habillés de pagnes tachés de sang et faits avec la peau des chèvres sacrifiées, les luperques parcouraient Rome frappant les femmes avec des februa, des courroies faites des peaux des chèvres. Les luperques croyaient que ces flagellations purifiaient les femmes et leur garantissaient la fertilité et l’aisance lors de l’accouchement. Le mot février dérive du mot februa et signifie purification.

Pour les Romains, février était aussi consacré à Junon Februata, la déesse de febris (fièvre de l’amour), des femmes et du mariage. Le 14 février, des billets (petites pièces de papier sur lesquels étaient écrits le nom d’une adolescente) étaient mis dans un récipient. Des adolescents choisissaient alors au hasard un billet. Le garçon et la jeune fille dont les noms avaient été choisis formaient alors un couple lors de jeux érotiques et de fêtes qui étaient célébrées partout dans Rome. Cette coutume a été observée dans l’empire romain pendant des siècles.

En 494 ap. J.-C., le pape Gélase a rebaptisé la fête de Junon Februata en l’appelant la fête de la purification de la vierge Marie. Le pape Gélase a rebaptisé la fête de Junon Februata en l’appelant la fête de la purification de la vierge Marie. Elle est aussi connue sous le nom de Chandeleur, de fête de la Présentation, de purification de la Sainte Vierge et de fête de la présentation du Christ au Temple.

Après que Constantin eut fait de l’Église romaine la religion chrétienne officielle de l’empire romain (325 ap. J.-C), ses dirigeants voulurent se débarrasser des fêtes païennes observées par le peuple. Parmi elles, les lupercales étaient prioritaires. Toutefois, les citoyens romains voyaient cela d’un autre oeil.

Ce ne fut pas avant 496 ap. J.-C. que l’Église de Rome put agir sur les lupercales. Ne pouvant s’en débarrasser, le pape Gélase la changea plutôt du 15 au 14 février et l’appela la Saint-Valentin. La date de célébration fut plus tard changée du 14 au 2 février. Elle tire son nom d’un des saints de l’Église qui, en 270, fut exécuté par l’empereur à cause de ses croyances.

Pour en revenir à Valentin, lui-même, on dit que Claude II empereur romain (en 268) fit annuler toutes les fiançailles de l'empire pour éviter que ses soldats soient tentés de rester avec leur fiancée plutôt que de partir à la guerre ! Furieux un prêtre catholique nommé Valentin décida de marier en secret les amoureux. Il fut découvert et envoyé en prison jusqu'à sa mort.

Les sources avérées des origines de la saint Valentin remontent à la fin du moyen-âge. C'est en Angleterre, au XIV ème siècle que l'on prit l'habitude de former un couple au hasard... La coutume du "Valentinage" est née dans l'aristocratie anglaise à la fin du Moyen-Âge. Une jeune fille était associée à un jeune homme et durant la journée ils avaient des obligations l'un envers l'autre. Le valentin et sa valentine devaient s'offrir en secret des petits cadeaux et se faire des galanteries. Cette coutume est arrivée à la cour de Savoie puis elle s'est répandue dans les régions voisines. Le "valentinage" s'est enrichi de l'envoi de poèmes. Depuis Valentins et Valentines Anglo-saxons s'envoient des "Valentines"Cette coutume d'échange d'amitié se transforma peu à peu en fête des amoureux. Dans les pays anglo-saxons les amis échangent aussi des mots d'amitié pour la Saint Valentin.

Depuis le XVIII e siècle la coutume de l'envoi des "valentines" s'est généralisée en Grande-Bretagne puis en Amérique du Nord ou elle prend le nom de "Valentine's day". La coutume s'est répandue en Europe avec l'arrivée des GI à la fin de la seconde guerre mondiale.

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Leçon: - à gauche, ce qu'il ne faut pas faire ....

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -2/3-

Publié le par Perceval

Dans les années 1920, Nancy Cunard voyage beaucoup en Europe, et vit entre Londres et Paris. La capitale française accueille alors de nombreux Anglo-Saxons, journalistes, écrivains, artistes, photographes, éditeurs, mécènes, poètes, qui seront tous, à un moment ou à un autre, de vrais Parisiens tel que l’entend Valéry Larbaud : « On est parisien dans la mesure où on contribue à l’activité matérielle et à la puissance spirituelle de Paris »

Cunard est une de ces femmes anglo-saxonnes qui ont quitté leur pays trop puritain et se sont installées à Paris pour vivre pleinement leur sexualité ou leurs activités intellectuelles et créatrices. Les couples que forment Gertrude Stein et Alice B. Toklas d’une part, Natalie Barney et Romaine Brooks d’autre part, en sont les exemples les plus célèbres. Cunard, quant à elle, forme un trio original et extravagant avec le couple de journalistes américaines Janet Flaner et Solita Solano, rencontrées en 1923. Plusieurs peintres et photographes les ont d’ailleurs immortalisées en chapeaux haut-de-forme et vestes de cavalière. Symbole de la « mode garçonne » des années 1920, cette tenue, inspirée des dandys du XIXe siècle, représentait, pour ces femmes émancipées, la modernité et la remise en question de la masculinité...

Janet Flanner in Paris, 1927 par Berenice Abbott Janet Flanner and Solita Solano

Cunard est aussi une femme riche et mondaine habillée par Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, Coco Chanel ou Sonia Delaunay . Elle participe aux nombreuses fêtes parisiennes qui rassemblent artistes, écrivains et poètes d’avant-garde ainsi que les élites qui les soutiennent. À partir de 1923, elle devient très proche de Tristan Tzara puis de René Crevel. L’année suivante, Tzara lui dédie sa pièce Mouchoir de nuages .

Man Ray, Tristan Tzara kneeling to kiss Nancy Cunard's hand, Bal du Comte de Beaumont, 1924 Nancy Cunard, by Alvaro Guevara

À partir de 1924, son appartement de l’île Saint-Louis, rue Le Regrattier, aménagé par le décorateur Jean-Michel Frank , devient un lieu de rencontre entre les intellectuels anglo-saxons et l’avant-garde littéraire et artistique parisienne. Elle joue alors, de manières assez variées, le rôle d’intermédiaire, de passeuse ou de traductrice entre ces milieux. En 1924, elle traduit en français, pour Tzara, la pièce Faust de Christopher Marlowe, puis pour Crevel la version anglaise d’un classique japonais, Le Dit du Genji . En 1926, elle propose à l’éditeur l’anglais John Rodker (éditions Ovid) de traduire en anglais le premier roman de l’écrivain Marcel Jouhandeau, Mademoiselle Zéline (1924). Elle tient aussi une chronique régulière, « Paris today as I see it », dans la version anglaise du magazine Vogue. En mai 1926, elle y décrit l’exposition Tableaux de Man Ray et objets des îles présentée à la Galerie surréaliste (Grossman 2009). Cette même année, Man Ray réalise une série de portraits d’elle, dont le plus célèbre en habit léopard et cheveux courts avec au premier plan ses bras recouverts de bracelets africains. Le 5 octobre 1927, le Vogue anglais publie cette photographie légendée « London fashion » et accompagnée d’un petit texte la présentant comme une jeune poétesse vivant à Paris. Cette image fut aussi reproduite en 1929 dans deux autres revues, une belge, Variétés, Revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain, et une américaine, The Little Review. Ce portrait mythique est en quelque sorte une synthèse de l’histoire artistique et culturelle des années 1920, largement étudiée , que l’on associe souvent à la femme émancipée, au goût pour les arts non occidentaux et au primitivisme.

  Nancy Cunard by Cecil Beaton 1929

Avant Man Ray, des peintres comme Lewis, Eugene MacCown, John Banting ou Oskar Kokoschka avaient déjà réalisé des portraits de Cunard , mais à partir de 1926 elle devient le modèle d’autres grands photographes anglo-saxons. Curtis Moffat (ancien mari de son amie Iris Tree), Cecil Beaton et Barbara Key-Seymer, tous sensibilisés à l’esthétique surréaliste, réalisent de magnifiques clichés qui confirment son statut d’icône de l’entre-deux-guerres.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -1/3-

Publié le par Perceval

Pour les lecteurs familiers de l'histoire maritime, le nom de Cunard résonne à lui seul comme le symbole de la navigation transatlantique. Ingénieur et homme d'affaire anglais , l'arrière grand-père de Nancy initia en effet la première compagnie de bateaux à vapeur, et se retrouva rapidement à la tête d'un véritable empire industriel. Nancy, qui voit le jour en 1896, est élevée par des gouvernantes successives, comme toute aristocrate de son époque.

Sa mère, Maud Alice Burke, est américaine et son père, Bache Cunard, anglais, héritier de l’entreprise maritime Cunard Line. Elle passe son enfance au château de Neville Holt, dans le centre de l’Angleterre, élevée par des gouvernantes au rythme des fêtes organisées par sa mère, Lady Cunard.

Très tôt sa mère, Maud, elle-même héritière américaine délaissée par un mari grand amateur de golf, lui offre un modèle qu'elle reproduira toute son existence : celui d'une séductrice aux amours passagères. Maud fréquente les artistes, politiciens et aventuriers les plus renommés de son époque et Nancy grandit dans une ambiance où le faste rivalise avec l'intelligence. Dès son adolescence, elle noue une relation durable avec George Moore, amant de sa mère et romancier auquel elle consacrera un ouvrage dans les années 1950.

Adolescente, elle voyage, étudie dans une école prestigieuse de Londres, en France et en Allemagne, et suit sa mère dans ses activités mondaines. C’est à la veille de la première guerre mondiale, à ses 18 ans, qu’elle entame sa vie de jeune fille libre, bohème et provocante qui cherche à s’affranchir des règles de l’Angleterre victorienne. Son amie Iris Tree témoigne

[…] À ce moment-là, nous étions des bandits, n’hésitant pas à nous maquiller avec de la craie blanche sur le visage et du rouge à lèvres écarlate, fumant des cigarettes parmi des fêtards choisis par nous-mêmes […] Nous étions de vrais caméléons. Nous passions de Meredith à Proust et à Dostoïevski, goûtions à l’absinthe avec Baudelaire et Oscar Wilde, […] nous nous laissions assombrir par le pessimisme nihiliste, […] inspirées par le jeune Rupert Brooke, T.S. Eliot, Yeats, D.H. Laurence, secouées par Blast de Wyndham Lewis, […] la « signifiant form », […], les sculptures d’Epstein, la musique de Stravinsky, les premiers ballets russes et le jazz américain »

Iris Tree (1897-1968) : poète et actrice liée à l’avant-garde...

1920's flapper girls

Ce témoignage ancre clairement Cunard dans la contre-culture anglaise du début du XXe siècle. Wyndham Lewis, T.S. Eliot, Jacob Epstein mais aussi Ezra Pound, qui fut un temps proche de Cunard, appartiennent à des mouvements artistiques et littéraires qui symbolisent la modernité et la radicalité anglo-saxonne avant la première guerre mondiale.

Nancy Cunard 1920's  1920s Evening Wear

Nancy Cunard veut aussi être poète. Ses premiers poèmes sont publiés en 1916 dans le premier numéro de l’anthologie Wheels, titre d’un de ses poèmes, éditée par les frères Sitwell et consacrée à la « nouvelle poésie ». Elle est également l’auteur de quatre recueils de poésies. À Londres, elle fréquente régulièrement le « Bloomsbury group », qui regroupe des théoriciens, des écrivains et des peintres dont les époux Leonard et Virginia Woolf, John Maynard Keynes ou encore Clive Bell et Roger Fry...

Lytton Strachey et Iris Tree Nancy Cunard 1920's

À cette époque, Cunard est aussi le symbole d’une certaine élite anglaise meurtrie par la première guerre mondiale, qui se bat contre l’Angleterre traditionnelle et défend une nouvelle liberté des mœurs. Iris March, héroïne du roman de Michael Arlen devenu culte, Le Chapeau vert (1924), qui décrit ce milieu, est officiellement inspirée par Cunard, qui fut un temps la compagne de l’auteur.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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Assia Djebar, nous quitte ...

Publié le par Perceval

L'écrivaine et historienne Assia Djebar, membre de l'Académie française, est décédée ce samedi 7 février dans un hôpital parisien. Née à Cherchell dans le Nord de l'Algérie en 1936, Assia Djebar est l'une des auteurs les plus célèbres du Magrheb. Elle a été élue à l'Académie française en 2005.

Enfant, elle fréquente l’école française. Les premières années, après l’école française, elle va dans une école coranique privée ; elles sont deux filles au milieu de garçons. Elle étudie au Collège de Blida, section classique, le latin, le grec et l’anglais. Elle est la seule musulmane dans sa classe. Il y a une vingtaine d’Algériennes qu’on appelle « les indigènes » mais elles sont en section moderne. Toutes sont internes. Fatma Zohra passe le bac à Blida et Alger.

1953, elle entre en Hypokhâgne au Lycée Bugeaud (aujourd’hui Lycée Emir-Abdelkader) à Alger, où Albert Camus a fait ses études. Puis, son père accepte de la laisser partir en khâgne à Paris, au Lycée Fénelon où elle rencontre Jacqueline Risset.

Zoulikha Oudai, née Yasmina Echaïb le 7 mai 1911 à Hadjout en Algérie, est une résistante algérienne durant la Guerre d'Algérie

1 Nov. 1954 La guerre d’Algérie commence. Elle réussit l’entrée à l’ENS de Sèvres.

Mai-Juin 1956 Grève des étudiants algériens. Fatma Zohra ne passe pas ses examens en raison des « événements »

Juin 1957 Son premier roman La Soif, qu’elle a écrit en deux mois, est publié chez Julliard. Il est traduit aussitôt aux Etats-Unis où il a du succès et reçoit une importante édition en livre de poche. Fatma Zohra prend le pseudonyme de Assia Djebar à cause de ses parents et à cause de l’administration de l’Ecole.

Mars 1958 Elle continue à faire la grève des examens. La directrice de l’ENS la contraint de quitter l’école.

Assia épouse un Algérien et quitte la France avec lui pour la Suisse puis Tunis. Assia travaille comme journaliste.

Eté 1959... Elle se rend dans les camps, aux frontières tunisiennes, avec la Croix Rouge et le Croissant Rouge, où elle fait des enquêtes parmi les paysans algériens réfugiés après le bombardement de Sakiet Sidi Youssef. Son 4ème roman Les Alouettes naïves, qu’elle publiera en 1967, retrace cette période.

A Tunis, en 1958, Assia rencontre Kateb Yacine.
A la Faculté des Lettres de Rabat. Elle enseigne pendant 3 ans comme Assistante en Histoire.

Été 1960, Assia écrit Les Enfants du nouveau monde. Certains récits lui sont inspirés par sa mère et sa belle-mère qui viennent lui rendre visite à Rabat et qui lui racontent des épisodes de la guerre à Blida vue depuis le patio des femmes.

1962 : Le 1er juillet, Assia rentre à Alger, envoyée par Françoise Giroud, directrice de l’Express, pour faire un reportage sur les premiers jours de l’Indépendance.

Elle est nommée Professeur à l’Université d’Alger où elle est la seule Algérienne à enseigner l’Histoire. Assia choisit de travailler sur le XIXème siècle et l’Etat de l’Emir Abdelkader. Elle enseigne jusqu’en 1965. L’Histoire, comme la Philosophie, doivent alors être arabisées : Assia se met en disponibilité et quitte Alger pour Paris.

1974 – En janvier 1974, retour à Alger. Elle enseigne la littérature française.

Divorce en Octobre 1975.
Assia dépose à la TV algérienne un projet de film long métrage qui est un documentaire-fiction sur la tribu de sa mère, les Berkani, au nord de Cherchell.

Elle tourne le film La Nouba des femmes du Mont Chenoua … Elle reçoit le Prix de la Critique internationale à la Biennale de Venise.

1981 – Assia épouse le poète Malek Alloula.

1984 Assia refuse un poste à l’UNESCO. Retirée à l’Hay-les-Roses, elle se consacre à l’écriture.

Elle travaille à un nouveau film de montage à partir des Archives à Paris : La Zerda ou les chants de l’oubli, avec le musicien Hamed Essyad. Le film est financé par la Télévision algérienne. En février 1983, il obtient au Festival de Berlin le Prix du Meilleur Film historique.

1993 – Les assassinats en Algérie frappent ses proches : Tahar Djaout est tué le 3 juin

1994 1993 ; Mahfoud Boucebci le 15 juin ; M’Hamed Boukhobza le 27 juin. Abdelkader Alloula, son beau-frère, est assassiné le 11 mars 1993 et meurt à Paris le 15.
1999 Elue à l’Académie Royale de Belgique sur le fauteuil de Julien Green.

2001 Quitte la Louisiane pour New York University.

2002 Doctorat honoris causa de l’Université de Concordia (Montréal).

Nommée Silver Chair Professor à New York University.
2005 Reçoit le doctorat honoris causa de l’Université d’Osnabrück, ville-symbole de l’historique Traité de Westphalie et de la concorde entre les peuples et les religions.

16 juin 2005 Assia Djebar est élue à l’Académie Française.

 

Oeuvres :

Nulle part dans la maison de mon père (roman), Fayard, 2007.
La Disparition de la langue française (roman), Albin Michel, 2003.
La Femme sans sépulture (roman), Albin Michel, 2002.
Ces voix qui m'assiègent (essai), Albin Michel, 1999.
Les Nuits de Strasbourg (roman), Actes Sud, 1997.
Oran, langue morte (récit), Actes Sud, 1997.
Le Blanc de l'Algérie (récit-témoignage), Albin Michel, 1996.
Vaste est la prison (roman), Albin Michel, 1995.
Villes d'Algérie au XIXè siècle, Paris, Centre Culturel Algérien, 1994.
Chronique d'un été algérien (Photographies de Claudine Dioury, John Vink, Hugues de Wurstemberger et Patrick Zachmann), Paris, Plume, 1993.
Loin de Médine (roman), Albin Michel, 1991.
Ombre Sultane (roman), J.-C. Lattès, 1987.
L'Amour, la fantasia (roman), J.-C. Lattès, 1985.
Femmes d'Alger dans leur appartement (nouvelles), Éditions des Femmes, 1980.
Poèmes pour l'Algérie heureuse, Alger, S.N.E.D., 1969.
Rouge l'aube (théâtre, avec la collaboration de Walid Carn), Alger, S.N.E.D., 1969.
Les Alouettes naïves (roman), Julliard, 1967.
Les Enfants du nouveau monde (roman), Julliard, 1962.
Les Impatients, (roman), Julliard, 1958.
La Soif (roman), Julliard, 1957.

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