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Tristan et Yseult - Amour et Mort

Publié le par Perceval

Tristan et Yseult - Amour et Mort

«  " Seigneurs, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ?…”

Rien au monde ne saurait nous plaire davantage. À tel point que ce début du Tristan de Bédier doit passer pour le type idéal de la première phrase d’un roman. C’est le trait d’un art infaillible qui nous jette dès le seuil du conte dans l’état passionné d’attente où naît l’illusion romanesque. D’où vient ce charme ? Et quelles complicités cet artifice de “rhétorique profonde” sait-il rejoindre dans nos cœurs ?

Amour et mort, amour mortel: si ce n’est pas toute la poésie, c’est du moins tout ce qu’il y a de populaire, tout ce qu’il y a d’universellement émouvant dans nos littératures ; et dans nos plus vieilles légendes, et dans nos plus belles chansons. L’amour heureux n’a pas d’histoire. Il n’est de roman que de l’amour mortel, c’est à-dire de l’amour menacé et condamné par la vie même. Ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n’est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. C’est moins l’amour comblé que la passion d’amour. Et passion signifie souffrance. Voilà le fait fondamental. »

Denis de Rougemont: L’Amour et l’Occident , 1939.

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Tristan et Yseult – Résumé -3/3-

Publié le par Perceval

Illuminated letter 'L ' - from The Romance of Tristram and Iseut. Illustration by Maurice Lalau. Published 1910. Les seigneurs exigent cependant qu’Iseult ne rentre en grâce qu'à la condition qu'elle puisse prouver qu'elle n’a jamais trompé Marc. Marc souffre d'être séparé de son neveu aussi Yseut lui propose-t-elle de faire serment devant les autorités de l'église qu'elle n'a jamais entretenu de relations coupables avec Tristan : les barons seront bien obligés de la croire et tout le monde vivra en paix. THE BEGGAR CARRIES ISEULT - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph BedierElle organise la cérémonie : pour se rendre au lieu dit, le "Mal Pas" elle traverse un marécage juchée sur les épaules de Tristan déguisé en Lépreux et jure que " Jamais aucun homme ne pénétra entre [ses] cuisses, sauf le lépreux qui se fit bête de somme pour [la]faire passer le gué, et le roi Marc, son mari

Tristan peut rentrer à la cour et les amants peuvent s'aimer à nouveau. Tristan et Iseult. - Anna Balbusso Surpris par les seigneurs, Tristan en tue l’un puis l’autre en diverses circonstances. Et il poursuit ses visites à Iseut.

Quand Tristan décide enfin de partir, il rencontre le roi Arthur en route pour Tintagel et celui-ci lui propose de se joindre à sa troupe pour passer du temps en compagnie d’Iseut. Tristan ne peut refuser; il se grime pour demeurer incognito.

La fête à Tintagel est un bonheur pour tous sauf pour Marc jaloux de voir Iseut entourée de tant d’hommes et visiblement convoitée. Il organise alors un horrible traquenard : le tour du lit d’Iseut, au milieu de la chambre où tout le monde dort, est garni de fers de faux aiguisés plantés dans le sol en terre battue et cachés sous une jonchée de glaïeuls.

Quand Tristan se lève pour rejoindre Iseut, il se blesse aux pieds; son écuyer réveille alors tous les dormeurs et déclenche une rixe au cours de laquelle tout le monde se blesse, escamotant ainsi l’acte de Tristan dans la confusion générale.

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  Après cette sanglante entrevue, Tristan s’exile en petite Bretagne. Là il rencontre une autre Iseut, dite “aux Blanches Mains”; et la demande en mariage.

A noter : Retour de Tristan en Bretagne après de nombreuses aventures au service de l'empereur de Rome, et en Espagne. Il combat et lie amitié avec Kaherdin, fils du vieux duc de Bretagne, qui lui fait épouser sa sœur, Iseut aux Blanches Mains. Mais c'est toujours l'autre qu'il célébrait dans ses chants.

Des années passent. Un jour, un pauvre pèlerin fou qui cache son visage, se présente au palais et s’y répand en paroles insensées. On l’amène devant Iseut la blonde, entre grotesque et désespoir, il raconte leur histoire d’amour. Grâce à l'anneau de jaspe vert, Iseut finit par le reconnaître; et ils vivent de nouveau leur passion.… Pourtant... elle serait d’abord disposée le faire mettre à mort, car elle a appris qu’il avait, en Bretagne, épousé une autre Iseut, Iseut aux blanches mains… Impardonnable félonie d’amour ! Si pourtant il ne l’avait commise que pour délivrer de lui Iseut la blonde, la seule aimée, l’Unique ? Il n’a jamais été le mari de l’autre : on n’aime qu’une fois.

Tristan retourne près de son épouse en Petite Bretagne. Tristan cherche dans les combats une diversion à sa mélancolie, à ses regrets. Lors d’un combat, il est mortellement blessé. Seule la magie d’Iseut peut le guérir. The Death of Tristan - Illustration from the 1927 edition of 'Tristan and Iseult' by Joseph BedierTristan envoie un messager la chercher à Tintagel, avec avis de hisser la voile blanche pour annoncer la venue d’Iseut, la noire pour signaler son absence. Et Tristan moribond attend.

Quand arrive le navire, la voile blanche apparaît. Mais lorsque Tristan l’interroge, son épouse la dit noire, par vengeance de l’amour de Tristan pour l’autre Iseut. C’est alors que Tristan se laisse mourir.

Iseut débarque, elle trouve Tristan mort, s’étend contre lui et rend l’âme à son tour The Death of Tristram marianne stokes 1902

On les enterra tous les deux ensemble dans la chapelle de la cour du roi Marc.

Un chèvrefeuille avait poussé au-dessus de la tombe d'Iseult et une vigne sur celle de Tristan.

Et les deux plantes s'étaient entrelacées, comme pour relier leur deux tombes ...... Tristan-and-Isolde-by-Anna-and-Elena-Balbusso-04

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Tristan et Yseult – Résumé -2/3-

Publié le par Perceval

Illuminated letter M from The Romance of Tristram and IseultMais Yseult - la jeune mariée - n’est plus vierge.  Commence dès lors une série de ruses, de complots et de mensonges qui ne cesseront jamais.

Tout d’abord, c’est Brangien qui prend la place d’Iseut dans le lit conjugal pour la nuit de noce.

De leur côté, Tristan & Iseut profitent de toutes les occasions pour se voir et s’aimer.Eowyn-from Lord of the Rings. This image reminds me of Medraut's sister, Essylt...so like her, I wish it was her. Inquiète du risque de trahison de Brangien, Iseut commande à des serviteurs de la tuer; elle regrette cependant cet ordre que les serviteurs, pris de pitié, n’ont heureusement pas exécuté. Et Brangien reprend sa place auprès d’Iseut.

Bien entendu, les seigneurs ne sont pas dupes des amours de la reine; et préviennent le roi... Le nain, Froncin, excite perfidement la jalousie du roi Marc. Il a surpris le secret des amants et conduit le roi à l’endroit de leurs rendez-vous, au bord d’une fontaine. Mais l’eau qui reflète son image le trahit et les amants feignent une rencontre amicale.Maurice Lalau ~ Le roi eut pitié ~ Le Roman de Tristan et Iseut ~ ~ 1909

Marc cherche toutefois à confondre Iseut en lui posant d’insidieuses questions qu’elle retourne avec une habileté stupéfiante, redoublant dès lors la confiance du mari. Celle-ci décuple l’audace de l’amant, pourtant toujours malheureux de sa trahison mais incapable de renoncer à son amour.

Bien sûr les seigneurs veillent; et dénoncent les amants. Marc leur tend alors un nouveau piège : il fait répandre de la farine autour du lit conjugal et s’esquive au petit matin; Tristan a vu la feinte : il saute alors dans le lit d’Iseut pour ne point marquer la farine de son pas. Hélas, il a une blessure à la jambe et le saut la rouvrant, Tristan perd son sang. Le lit ensanglanté de la reine révèle donc la visite de Tristan.

Marc décide alors de punir les amants : ils périront sur un bûcher. Maurice Lalau ~ The Lovers ~ Le Roman de Tristan et Iseut ~ ~ 1909Mais Tristan parvient à s’échapper. Pour raffiner sa vengeance, Marc livre Iseut aux lépreux qui la réclament pour la contaminer et assouvir sur elle leur violence sexuelle.

Mais Tristan leur arrache Iseut et tous deux s’enfuient en forêt de Morois.

A noter : Petit Crû, le chien enchanté de Tristan. Ce chien est originaire d'Avalon, le pays des fées, et son grelot calme les chagrins.

Tristan et Iseult Magdalena Korzeniewska Commence alors une longue période de vie sauvage : Tristan & Iseut se cachent et vivent à la dure; jamais cependant ils ne se plaignent de leur sort. Un jour que Tristan revient de chasse épuisé, il s’étend près d’Iseut avec son épée posée entre eux. Marc qui les surprend, voit dans ce fait le signe de la chasteté des amants. Tristan et Iseult Magdalena Korzeniewska 2 Cela fait trois ans que les deux amants ont bu le philtre magique et l'effet se termine.He watched them they lay - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier

Le roi, en leur faisant grâce de la vie, les a voués au repentir. Ils se confessent à un vieil ermite qui leur conseille de se séparer. Ils lui obéissent. Ils regrettent leur passé et par lettre, ils demandent la permission au roi de Marc de réintégrer le château et leur place respective.

Le roi accepte le retour d'Yseut mais Tristan doit quitter, seul, la cour...

Avant de se séparer, les amants s'échangent des preuves de leur amour. Iseut garde Husdent, le chien de Tristan, tandis qu'elle lui offre un anneau de jaspe vert. A suivre...

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Tristan et Yseult – Résumé -1/3-

Publié le par Perceval

 ...Aucun texte ne contient le début de l'histoire de Tristan et Iseult ( ou Iseut, Yseult ), et pour la suite plusieurs versions proposent des épisodes semblables... Ce résumé constitue donc une histoire composite... Illuminated letter 'T ' - from The Romance of Tristram and Iseut. Illustration by Maurice Lalau. Published 1910. Tristan est un jeune chevalier réputé pour sa bravoure, sa beauté, ses dons de chanteur et de musicien. Il vit à Tintagel au pays de Galles, auprès de son oncle, le roi Marc. Morholt Fights Tristan Julek Heller Illustration, 1990

Morholt Fights Tristan Julek Heller Illustration, 1990

 Tristan est l’enfant de Blanchefleur, la sœur de Marc, roi de Cornouailles, qui a épousé le roi de Lonnois en Bretagne continentale. En apprenant la mort de son mari, elle meurt en mettant au monde son jeune enfant qui sera nommé Tristan. Elevé par Governal, celui-ci rejoint la cour du roi Marc. Le royaume de Cornouailles est à cette époque assujetti à une coutume ancienne : payer chaque année un tribut de de cent jeunes filles à un géant d’Irlande, le Morholt.

]Tristan-Slays Beast - MAC HARSHBERGER - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier. MAC HARSHBERGER - Illustration from the 1927 edition

 A noter : Le Morholt : C'est le beau-frère du roi d'Irlande. Dans la version wagnérienne ,il est le promis d'Yseult... "Mor" signifie en celte "mer" mais aussi "haut", "grand". Il est, en bref, le monstre que doit abattre Tristan-Thésée, symbole de la vieille humanité, par opposition à la jeunesse prometteuse de notre héros. Tristan Lies in the Barge by Julek Heller 2

Tristan Lies in the Barge by Julek Heller

 Tristan, défie et vainc, dans un terrible combat, le Morholt d'Irlande. Mais Tristan sort de ce combat affligé d'une blessure incurable causée par une flèche empoisonnée. Il abandonne la cour et s'en va sur une barque sans rames, sans voiles ni gouvernail, en la seule compagnie de sa lyre. Il arrive ainsi par prodige jusqu'en terre d'Irlande où Yseult la Blonde ( la belle aux cheveux d’or) , experte en arts de médecine et de magie comme l'avait été sa mère, guérit sa blessure. Tristan se présente sous le nom de Tantris pour dissimuler son identité.

Mais Yseult reconnaît en lui le vainqueur du Morholt. En effet, elle compare l'ébréchure de son épée avec un fragment de métal qu'elle a extrait du crâne du vaincu. Bbrewing love potion - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph BedierMalgré tout, mue par la compassion et peut-être par une attirance naissante, elle soigne le blessé. Le roi Marc, point tout jeune, est résolument célibataire. Il compte d’abord sur son neveu Audret pour prendre sa succession, puis sur son neveu Tristan qui lui paraît plus digne.

Les seigneurs de sa garde, coalisés autour d’Audret dépité, exigent que le roi se marie pour engendrer un héritier “légitime”. Se dérobant par une pirouette, Marc s’engage à épouser la femme dont un cheveu d’or vient de tomber du bec d’une hirondelle juste sur son épaule.

Croyant apaiser la haine des seigneurs, Tristan se propose pour aller chercher la belle aux cheveux d’or ... qu'il connaît.Bedier - Marty Tristan se rend donc en Irlande pour la demander en mariage au nom de Marc, son oncle.

Mais la main d’Iseut est promise à l’homme qui délivrera l’Irlande du dragon qui la domine. Tristan se mesure alors au dragon et le tue. Mortellement blessé, il est de nouveau sauvé par Iseut et sa mère. tristan_duncan    

Recevant Iseut pour prix de son exploit, Tristan se conforme à sa promesse et la conduit à Tintagel auprès de Marc. Queen Drank deep draught and gave it tristan - Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier

Redoutant l’absence d’inclination de sa fille pour un mari imposé, la reine confie alors à Brangien, la suivante d’Iseut, un breuvage magique destiné à provoquer l’amour entre Iseut et son époux à qui Brangien doit le faire boire.

Puis Tristan embarque Iseut à destination de Tintagel. Iseut est à la fois charmée par Tristan et fâchée de le voir distant : en effet, Tristan se veut loyal vis-à-vis de son oncle et se détourne d’Iseut. trista10 Par erreur ou par calcul, Brangien leur offre un jour à boire le breuvage magique. L’amour est immédiat entre les deux jeunes gens. Arrivés à Tintagel, Iseut épouse Marc.

TRISTAN RETURNS TO KING MARK - MAC HARSHBERGER 1927 (Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier.)

TRISTAN RETURNS TO KING MARK - MAC HARSHBERGER 1927 (Illustration from the 1927 edition of Tristan and Iseult by Joseph Bedier.)

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Le Lai du Chèvrefeuille - Marie de France

Publié le par Perceval

Marie de France, au XIIe siècle, est considérée comme la première femme écrivain française. Liée à la cour d'Henri II, elle aurait vécu à la Cour d'Angleterre.

Contemporaine de Chrétien de Troyes et des troubadours occitans, Marie a fait de ses Lais ( de 1160 à 1175) des hymnes à l’amour ; à l’amour courtois : celui qui était en usage à la cour du roi Arthur.

Les histoires que raconte Marie sont puisées dans la « Matière de Bretagne » et les anciennes légendes galloises qui lui ont été transmises oralement. Le merveilleux y est omniprésent car ce sont bien des contes dont on retrouvera la trame dans des légendes ou des histoires racontées par des auteurs plus récents.

 

Dans les Lais de Marie de France, on y rencontre des fées qui parfois aiment des mortels, d’autres fois se métamorphosent en divers animaux . On y suggère même que certains héros de légendes auraient eux-mêmes raconté les histoires.

Ainsi ce serait Tristan, le Tristan aimé d’Yseult, qui parce qu’il était barde, aurait composé ce délicieux « Lai du Chévrefeuille » :

Tristan, chassé de la cour du roi Marc, apprend que Guenièvre voyage avec celui-ci . Connaissant le chemin du cortège royal, il décide de profiter de l'opportunité pour graver un message sur une baguette de noisetier. Guenièvre l'aperçoit, et les deux amants passent un moment ensemble.

 

(...)

Le jour où le roi se mit en route,
Tristan revint au bois.
Sur le chemin où il savait
Que devait passer le cortège,
Il trancha une branche de coudrier par le milieu,
Et le fendit de manière à lui donner une forme carrée.
Quand il eut préparé le bâton,
Avec son couteau il écrivit son nom.
Si la reine le remarque,
Qui y prenait bien garde -
Elle connaîtra bien le bâton
De son ami en le voyant.
Telle fut la teneur de l’écrit
Qu’il lui avait dit et fait savoir :
 

Comme du chèvrefeuille
Qui s’attachait au coudrier
Une fois qu’il s’y est attaché et enlacé,
Et qu’il s’est enroulé tout autour du tro
nc,
 

« Belle amie, ainsi est-il de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

 

 

 

"Le Lai du Chèvrefeuille" raconté par Edith Mac Leod - enregistrement CLiO

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Le Lai de Lanval - de Marie de France

Publié le par Perceval

Marie de France, au XIIe siècle, est considérée comme la première femme écrivain française. Liée à la cour d'Henri II, elle aurait vécu à la Cour d'Angleterre.

Contemporaine de Chrétien de Troyes et des troubadours occitans, Marie a fait de ses Lais ( de 1160 à 1175) des hymnes à l’amour ; à l’amour courtois : celui qui était en usage à la cour du roi Arthur.

Les histoires que raconte Marie sont puisées dans la « Matière de Bretagne » et les anciennes légendes galloises qui lui ont été transmises oralement. Le merveilleux y est omniprésent car ce sont bien des contes dont on retrouvera la trame dans des légendes ou des histoires racontées par des auteurs plus récents.

Dans les Lais de Marie de France, on y rencontre des fées qui parfois aiment des mortels, d’autres fois se métamorphosent en divers animaux . On y suggère même que certains héros de légendes auraient eux-mêmes raconté les histoires.

L’univers de ces lais comme celui des contes merveilleux se situe au-delà d’une rivière, d’une forêt, d’une mer ; on y parvient par d’étranges moyens tels que le navire fantôme de Guigemar ou la cavalcade aérienne de Lanval.

 

Le Lai de Lanval

(extraits)

 

Je vous conterai, comme elle advint,
l'aventure d'un autre lai.
Il fut fait au sujet d'un très noble chevalier ;
en breton, on l'appelle Lanval.

(...)

Le chevalier dont je vous parle
et qui avait tant servi le roi,
monta un jour sur son destrier
et partit se distraire.
Il sortit de la ville,
et arriva seul dans un pré.

(...)

Tandis qu'il était couché,
il regarda en bas vers la rivière,
et vit venir deux demoiselles.
Il n'en avait jamais vu d'aussi belles.
Elles étaient somptueusement vêtues
et lacées très étroitement
dans leurs tuniques de soie grise.
Leur visage était d'une beauté remarquable.
La plus âgée portait deux bassins
d'or pur, bien ouvragés et fins.
Je vous dirai toute la vérité sans mentir.
L'autre portait une serviette.
Elles se dirigèrent tout droit
à l'endroit où le chevalier était couché.
Lanval, qui était très bien élevé,
se leva en les voyant venir.

Elles le saluèrent en premier
lui rapportèrent leur message :
"Seigneur Lanval, ma dame
qui est si bonne, si sage et si belle
nous envoie vous chercher.
Venez donc avec nous et accompagnez-nous !
Nous vous y conduirons sans danger.
Voyez, le pavillon est tout près !"

Le chevalier va avec elles,
sans se soucier de son cheval
qui paissait devant lui dans le pré.
Elles l'ont mené jusqu'à la tente
(...) qui était fort belle et bien plantée.


À l'intérieur de cette tente se trouvait une jeune fille ;
elle surpassait en beauté
la fleur de lys et la rose nouvelle
quand elles éclosent en été.
Simplement revêtue de sa chemise,
elle était couchée sur un lit magnifique
dont les draps valaient le prix d'un château.
Elle avait le corps très bien fait et joli ;
pour ne pas prendre froid, elle avait jeté sur ses épaules
un précieux manteau d'hermine blanche
recouverte de soie d'Alexandrie ;
Elle avait découvert tout son côté,
ainsi que son visage, son cou et sa poitrine ;
elle était plus blanche que l'aubépine.

Le chevalier s'avança
et la jeune fille le fit venir près d'elle.
Il s'assit devant son lit.
"Lanval, dit-elle, mon cher ami,
c'est à cause de vous que j'ai quitté mon pays ;
je suis venue vous chercher de bien loin.
Si vous êtes preux et courtois,
aucun empereur, aucun comte, aucun roi
n'a jamais eu tant de joie et de bonheur,
car je vous aime par-dessus tout."

Il la regarda bien et admira sa beauté ;
Amour le pique d'une étincelle
qui embrase son coeur et l'enflamme.
Il lui répond avec gentillesse :
"Ma belle, si c'était votre désir
de vouloir m'aimer,
si cette joie pouvait m'arriver,
vous ne sauriez donner aucun ordre
que je n'exécute dans la mesure de mes moyens,
que cela entraîne folie ou sagesse.
Je ferai ce que vous me commanderez,
pour vous j'abandonnerai le monde entier.
Je souhaite ne jamais vous quitter.
Vous êtes mon plus cher désir."

Quand la jeune fille entendit parler
celui qui la pouvait tant aimer,
elle lui accorda son amour et son corps.

(...)

"Ami, dit-elle, maintenant je vous avertis,
je vous le recommande et je vous en prie :
ne vous confiez à personne.
Je vais vous dire la raison de la chose :
vous me perdriez à tout jamais
si cet amour était connu.
Plus jamais vous ne pourriez me voir
ni prendre possession de mon corps.

(...)

toute prête à vous satisfaire.
Aucun homme en dehors de vous ne me verra
ni n'entendra ma parole."

(...)


Il lui répond qu'il observera bien
tout ce qu'elle lui commandera.
Dans le lit, à côté d'elle, il se coucha.
Comme Lanval est bien loti à présent !
Il resta en sa compagnie
tout l'après-midi jusqu'au soir ;

(...)

Il y avait un divertissement de choix
qui plaisait beaucoup au chevalier
car il embrassait souvent son amie
et l'enlaçait très étroitement.

(...)

[ Après cette délicieuse aventure, Lanval s'en retourne en ville...]

La reine s'était appuyée
à l'embrasure d'une fenêtre.
Trois dames lui tenaient compagnie.
Elle aperçut les chevaliers du roi,
reconnut Lanval et le regarda.

Elle appela une de ses dames
et lui demanda de convoquer ses demoiselles,
les plus aimables et les plus belles.
Elles iront se distraire avec leur reine,
dans le jardin où les chevaliers se trouvaient.
Une bonne trentaine de demoiselles l'accompagnaient.
Elles descendirent les escaliers jusqu'en bas.
Les chevaliers vinrent à leur rencontre
et éprouvèrent un grand plaisir de les voir.
Ils les prirent par la main.
Cette assemblée n'avait rien de méprisable.

 

Lanval s'en va à l'écart,
très loin des autres chevaliers, il lui tarde
d'étreindre son amie, de lui donner des baisers,
de la tenir dans ses bras et de la sentir proche.
il apprécie peu la joie d'autrui
s'il ne trouve pas son propre plaisir.
Quand la reine voit qu'il est seul,
elle va le trouver ;
Elle s'assoit à côté de lui, elle l'interpelle
et lui dévoile ses sentiments :
"Lanval, je vous ai déjà fait un grand honneur,
je vous ai fort chéri et beaucoup aimé.
Vous pouvez avoir tout mon amour.
Dites-moi votre volonté.
Je vous accorde mon amour ;
vous devez être très content de moi."

"Dame, répondit-il, laissez-moi tranquille !
Je ne me soucie pas de vous aimer.
J'ai servi le roi pendant longtemps.
Je ne veux pas manquer à la foi que je lui ai jurée.
Ni pour vous, ni pour votre amour,
je ne ferai du tort à mon seigneur."

La reine se fâcha de ces propos.
Elle était en colère et s'emporta inconsidérément :
" Lanval, dit-elle, c'est bien ce que je pense,
vous n'aimez guère ce plaisir.
On me l'a dit bien souvent,
vous n'avez que faire des femmes ;
vous avez de jeunes compagnons bien élevés,
vous prenez votre plaisir avec eux.
Misérable lâche, infâme perfide,
mon seigneur est bien malheureux
de vous avoir supporté à ses côtés !
Je crois bien qu'il en perdra la faveur divine !"

À ces mots, grande fut la douleur de Lanval.
Il ne fut pas lent à lui répondre
et il dit, sous l'effet de la colère,
des choses dont il se repentit souvent :
" Madame, dit-il, dans ce commerce
je n'ai aucune aptitude ;
mais j'aime et je suis l'ami
de celle qui doit être reconnue
comme la meilleure de toutes celles que je connais.
Et je vais vous dire une chose,
sachez-le sans détour :
une de celles qui la servent,
même sa plus pauvre servante,
vaut mieux que vous, Madame la reine,
de corps, de visage et de beauté,
d'éducation et de valeur."

Là-dessus, la reine se retira.

(...)
 

Traduction de Laurence Harf-Lancner et Karl Warnke (Ed. bilingue J'ai lu - Lettres Gothiques)

Le Lai de Lanval - de Marie de France

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''De Amore'' d'André le Chapelain, XIIe s.

Publié le par Perceval

''De Amore'' d'André le Chapelain, paraît vers 1186. Ce texte fournit des renseignements précis sur le rôle que l'amour et les débats sur les questions d'amour ont pu jouer dans la société aristocratique française du XIIe s. Imprégné lui-même de tradition cléricale, Le Chapelain était aussi familier de la Bible que d'Ovide et de Chrétien de Troyes. Sa définition de l'amour courtois est lapidaire : il s'agit d' « un embellissement du désir érotique ».

André le Chapelain, un clerc intimement mêlé à la vie de la cour de Marie de Champagne, la célèbre inspiratrice de Chrétien de Troyes, prodigue d’abord à son disciple Gautier, les conseils les plus avertis dans la difficile technique de la conquête amoureuse, mais finalement, en un brusque retournement, il dénonce, avec la véhémence d’un sermonnaire, les méfaits de l’amour et accable d’opprobres la femme pourvue de tous les vices.

Dans la première partie de son ouvrage, il définit l'amor purus, constituant « une source de perfectionnement » et s'opposant donc à tous les excès, notamment ceux de la concupiscence masculine. Il le différencie de l'amor mixtus, où le désir parvient à sa réalisation. Même alors, cependant, la passion débridée se voit déniée toute valeur et est finalement ravalée au rang d'instinct bas et méprisable. Le mot clé du traité est sapiens, évoquant aussi bien la modération que la magnanimité qui devaient plus tard définir en partie l'idéal de l'honnête homme du XVIIe S.

Dans la première partie de son livre, Le Chapelain rend hommage à l'amour où la sexualité et l'adoration ne font qu'un. Dans la seconde, au contraire, il le représente soudain, au mépris de toute logique, comme le modèle abject de tout crime et de tout péché. Le clerc dut-il inopinément se plier à l'autorité morale de l’Église, pour qui tout amour hors norme constituait un danger ?

Le dernier chapitre de De Amore, où apparaissent des éléments nettement misogynes absents jusqu'alors de l'ouvrage, continue bien de célébrer l'amour courtois mais sous une forme ''domestiquée'', conforme à la doctrine de l'Eglise. Après mûre réflexion, la passion se soumet à la raison, sans plus accorder aucune importance au désir ni au rêve. Dans cette seconde variante, l'amour courtois dédaigne la tentation des sens, dépasse son égocentrisme et réalise une union transfigurée avec l'être aimé. Une nouvelle fois, la femme est idéalisée : aussi parfaite qu’inaccessible, elle est l'objet d'une vénération constante mais sans espoir.

La position de Le Chapelain, à la fois théoricien de l'amour courtois transgressif et représentant de l'enseignement répressif de l’Église, confère à son texte une dichotomie saisissante. Ce dualisme profond est caractéristique du Moyen-âge. La Fin'amor représentait une tentative pour échapper au temps, non dénuée d'une dimension utopique...

L'amour courtois, qui ne se réalisait qu'en dehors du mariage, avait beau se caractériser par des éléments cultuels, et même religieux, il n'avait au fond presque rien en commun avec la conception chrétienne de l'amour ….

Sources: Verena Heyden-Rynsch, La passion de séduire

Les Préceptes d'Amour

1. Fuis l'avarice comme un fléau dangereux et, au contraire, sois généreux.

2. Evite toujours le mensonge.

3. Ne sois pas médisant.

4. Ne divulgue pas les secrets des amants.

5. Ne prends pas plusieurs confidents à ton amour.

6. Conserve-toi pur pour ton amante.

7. N'essaie pas sciemment de détourner l'amie d'un autre.

8. Ne recherche pas l'amour d'une femme que tu aurais quelque honte à épouser.

9. Sois toujours attentif à tous les commandements des dames.

10. Tâche toujours d'être digne d'appartenir à la chevalerie d'amour.

11. En toutes circonstances, montre-toi poli et courtois.

12. En t'adonnant aux plaisirs de l'amour, n'outrepasse pas le désir de ton amante.

13. Que tu donnes ou reçoives les plaisirs de l'amour, observe toujours une certaine pudeur.

Les Règles

1. Le prétexte de mariage n'est pas une excuse valable contre l'amour.

2. Qui n'est pas jaloux ne peut pas aimer.

3. Personne ne peut avoir deux liaisons à la fois.

4. Toujours l'amour doit croître ou décroître.

5. Il n'y a point de saveur à ce que l'amant obtient sans le gré de son amante.

6. L'homme ne peut aimer qu'après la puberté.

7. A la mort de son amant, le survivant attendra deux ans.

8. Personne ne doit sans raison suffisante être privé de l'objet de son amour.

9. Personne ne peut aimer vraiment sans être poussé par l'espoir de l'amour.

10. L'amour est toujours étranger dans la maison de l'avarice

11. Il n'est pas bon d'aimer une femme qu'on aurait quelque honte à épouser.

12. L'amant véritable ne désire d'autres baisers que ceux de son amante.

13. Rendu public, l'amour résiste peu.

14. Une conquête facile rend l'amour sans valeur, une conquête difficile lui donne du prix.

15. Tout amant doit pâlir en présence de son amante.

16. A la vue soudaine de son amante, le cœur d'un amant doit tressaillir.

17. Un nouvel amour fait oublier l'ancien.

18. Rien que le bon caractère rend l'homme digne d'amour.

19. Quand l'amour diminue, il diminue vite et se renforce rarement.

20. L'amoureux est toujours craintif.

21. Vraie jalousie fait toujours croître l'amour.

22. Un soupçon sur son amante, jalousie et ardeur d'aimer augmentent.

23. Il ne dort ni ne mange celui que passion d'amour démange.

24. N'importe quel acte de l'amant se termine dans la pensée de son amante.

25. L'amant véritable ne trouve rien de bien, qui à son amante ne plaise bien.

26. L'amant ne saurait rien refuser à son amante.

27. L'amant ne peut se rassasier des plaisirs de son amante.

28. La moindre présomption pousse l'amant à soupçonner le pire sur son amante.

29. Il n'aime pas vraiment celui qui possède une trop grande luxure.

30. L'amant véritable est toujours absorbé par l'image de son amante.

31. Rien ne défend à une femme d'être aimée de deux hommes, ni à un homme d'être aimé de deux femmes.

Voir aussi:

L'ART D'AIMER AU MOYEN-AGE- 1/2 -

L'ART D'AIMER AU MOYEN-AGE- 2/2 -

''De Amore'' d'André le Chapelain, XIIe s.''De Amore'' d'André le Chapelain, XIIe s.

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