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Articles avec #litterature tag

'' La Belle dame sans merci '', œuvre d'Alain Chartier (1424)

Publié le par Perceval

''Merci'', vient du latin ' merces 'avec le sens de '' salaire, récompense '', mais aussi avec la signification de '' grâce, pitié '', peut-être parce que la grâce peut parfois être considérée comme une forme de récompense (je te gracie parce que tu t'es bien battu). C'est d'ailleurs ce dernier sens qu'a ''merci'' lorsqu'il apparaît en français avec cette orthographe au XIe siècle.

En 1427 Alain Chartier est envoyé en Écosse pour y négocier le mariage du jeune dauphin (plus tard Louis XI), alors âgé de cinq ans, avec Marguerite d'Écosse. Ici, ce tableau illustre : The story of the famous kiss bestowed by Margaret of Scotland on « la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroles »

 

 

' La Belle dame sans merci. ' (1424) est l'oeuvre la plus connue de Alain Chartier ; poète français et orateur en langue latine (Bayeux vers 1385-vers 1435). Secrétaire du Dauphin, le futur Charles VII, il est considéré comme un des créateurs de la prose oratoire française (le Quadrilogue invectif, 1422).

 

 

La Belle Dame sans mercy, rédigée par Alain Chartier dix ans après la défaite d’Azincourt (1415), fait scandale dans les milieux de la cour. Le sujet est généralement considéré comme un défi aux valeurs de l’amour courtois. Ce poème emprunte une forme courante au XVe siècle, le huitain à trois rimes enlacées, ababbcbc .

L’intrigue met en scène trois personnages : un amant plaintif qui déclare son amour, une dame impitoyable repoussant ses avances et un poète malheureux qui écoute leur conversation en cachette.

La combinaison de « l’amant-martyr » et de « la dame-sans-merci » n’est pas rare dans la littérature médiévale . On retrouve également une situation analogue du poète dans le Débat de deux amans de Christine de Pizan. Pourtant, une opposition aussi constante de la Dame à l’Amant est remarquable parmi les textes de poésie lyrique où est mise en scène la « dame-sans-merci ».

Dans l’œuvre d’Alain Chartier, « tous les arguments de l’amoureux sont immédiatement réfutés » par la Dame. Du début jusqu’à la fin, la Dame se défie des paroles de l’Amant, sans jamais changer d’attitude.

La notion de défiance en moyen français (defiance, deffiance et desfiance) désigne à la fois le « défi » et la « défiance ». Le premier sens, « défi », implique l’« action de défier, de provoquer quelqu’un au combat, de déclarer la guerre à quelqu’un ». Le second sens est : « sentiment de celui qui n’a pas de confiance, manque de confiance, défiance »

Dans La Belle Dame sans mercy, l’Amant, à travers le terme deffiance, insiste sur le fait que les yeux de la Dame le provoquent à la guerre en lui envoyant un héraut représenté par le 'doux regard'. Ici, la deffiance prend le sens de « défi » (au combat) en ancien français

Au début du débat, les « belles paroles » sont l’objet de la défiance de la Dame. Le choix de l’adjectif beau pour qualifier les paroles de l’Amant suggère la futilité des paroles des amoureux

Dans la suite du poème, l’Amant remplace le beau parleur auquel la Dame faisait allusion par le jangleur, celui qui se plaint par calcul...

L’Amant souligne le contraste qui existe entre un tel jangleur – qui ne sait guère dissimuler sa faintise (faux-semblant) – et un homme réellement triste. Aussi justifie-t-il l’authenticité de ses propres paroles. La Dame renchérit sur ce motif, employant l’expression « cruel losengeur »

La faintise atténue la divergence entre deux adjectifs, « villain » et « courtoise », à savoir qu’elle dissimule un cœur vil par des paroles courtoises.

La faintise de la parole est donc un fondement de la défiance de la Dame envers les paroles de l’Amant.

La Dame déprise la souffrance d’amour dont l’Amant se plaint, en l’attribuant à une « plaisant folie »...

Si la Dame adoucit son attitude, l’Amant la contredit en se comparant à des animaux de chasse apprivoisés.

En se défendant de la double accusation de faintise et de change, l’Amant synthétise ici l’objet de la défiance de la Dame.

Le refus de l’Amant de croire les propos de la Dame fait un parallélisme avec la défiance de la Dame. Une valeur de l’amour courtois, à savoir la « loyauté », fait l’objet de la foi de l’Amant. ( …)

La Dame reproche à l’Amant de ne pas s’en rapporter à elle...

De son côté, l’Amant n’accepte pas le conseil de la Dame de trouver ailleurs une dame « plus belle et jente », et n’ajoute pas non plus foi aux paroles de sa bien-aimée...

L’Amant prétend que la démonstration de sa loyauté peut dissiper le soupçon de la Dame. (…) En vain l’Amant essaie-t-il de convaincre la Dame...

La guerre verbale entre l’amoureux et son « amoureuse annemie » prend fin avec l’ultimatum de la Dame : « Une fois pour toutes croyez / Que vous demourrez escondit. » . Nous pouvons interpréter le terme croire comme signifiant « être persuadé » . Le verbe escondire signifie « refuser, repousser », en contexte amoureux.

Ici se déroule une guerre verbale, sous forme de débat entre deux combattants qui ne se font pas confiance et refusent jusqu’à la fin de reculer. Dans cette guerre verbale, bien différente de la bataille conforme au code chevaleresque, le fait de se rendre en demandant « merci » n’est pas accepté. Les requêtes formulées par l’Amant, aussi bien celles destinées à obtenir la « pitié » que la « grâce », sont repoussées par la dureté de la Dame... !

D’une part, la défiance de la dame sans merci porte entièrement sur la fausseté de la parole, faintise, énoncée par l’amoureux, ainsi que sur l’inconstance du cœur de ce dernier, le change.

Voir aussi: LE MYTHE DE LA '' LA BELLE DAME SANS MERCI ''

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Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues-2/3-

Publié le par Perceval

Leonor Fini (c. 1930)

En 1929, l'oncle de Léonor accepte de financer ses études artistiques à Milan, ville de ses premières prémices d'art... Ville où les peintres comme Funi, Carra, Tosi l'introduisent à la magie de la peinture. Le romantisme italien reste sur les gestes et les habits légers de ses personnages... Nathan lui fait connaître le réalisme décalé du groupe Novecento Italiano. Sa plus importante rencontre est celle de De Chirico.

Au bout d'un an, elle se lasse de Milan, de sa misogynie et son climat fascisant. En 1930, elle suit le couple De Chirico à Paris... A son retour à Milan, elle rencontre le prince Lorenzo Ercole Lanza del Vasto de Trabia dont elle tombe tout de suite amoureuse. Leonor s'est mis en tête de faire carrière à Paris, et ils décident de s'installer ensemble à Paris.

En Mars 1932, le couple décide de se séparer; Lorenzo rentre à Milan.

Au café des deux magots, elle retrouve De Chirico, et rencontre Jules Supervielle et Max Jacob. Bientôt, elle est invitée à dîner par de riches aristocrates aimant les arts – Les Noaille, les Montesquiou -. Un jour d'été 1932, deux jeunes gens entament une conversation avec elle dans le bar de son hôtel : ce sont Henri Cartier-Bresson et André-Pierre de Mandiargues. Une semaine après elle s'installe dans le petit appartement de Mandiargues ; dans l'appartement du dessous, Cartier-Bresson vit avec une jeune noire américaine.

André Pieyre de Mandiargues - 1933

de George Hoyningen-Huene: 

Henri Cartier-Bresson, New York, 1935

Sa première exposition personnelle est à la Galerie Bonjean, dont Christian Dior est le directeur.

André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) qu’elle épouse en 1950, est l’un de ces « étranges garçons, extrêmement timides, cultivés, infantiles et détachés de la vie quotidienne », dont parle Leonor Fini dans une lettre à sa mère. Tous deux entament une liaison qui se prolongera durant vingt ans par le truchement d’une abondante correspondance.

En haut: André Pieyre de Mandiargues et Léonor Fini - Italie- 1933

 

Leonor Fini, André Pieyre de Mandiargues, Trieste, 1932, ( à droite )

Photography by Henri Cartier-Bresson

La correspondance de Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues comprend cinq cent soixante lettres (trois cent soixante-dix de Leonor Fini, cent quatre-vingt-dix de Mandiargues) échangées entre 1932 et 1945...

Leonor Fini - Autoportrait au scorpion (1938)

Tandis que Mandiargues met à profit son héritage pour voyager en Europe et visiter ses musées tout en se consacrant silencieusement à devenir écrivain, Leonor Fini tente de trouver sa place dans un monde dominé par les hommes...

Farouchement indépendante, son prodigieux sens de l’observation l’amène à porter un regard impitoyable sur le milieu mondain dans lequel elle évolue où se côtoient artistes, mécènes, galeristes, critiques d’art, créateurs de mode, aventurières et femmes du monde, ce qui ne la décourage pas d’y participer, bien au contraire, car si elle avoue à Mandiargues déplorer « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante », elle le revendique quelques lettres plus tard : « Moi j’ai besoin de consommer beaucoup de monde et de faire le paon en public. »

Léonor Fini

Et Mandiargues d’abonder dans son sens : « (...) je sais que tu aimes, plus que tout, être la reine de la fête et, surtout, que tu es d’une telle beauté, costumée, qu’on ne peut regarder personne d’autre dans les bals quand tu es là. » Tout comme dans ses tableaux, elle aime susciter un état de fascination, et se fasciner elle-même. La voici Narcisse se mirant dans les miroirs de l’Opéra : « J’étais très belle, fantastique, beaucoup plus que le spectacle lui-même. (...) J’avais l’air d’un roi fou, habillé d’immenses feuilles. Je portais dessous une robe noire très moulante, comme tu les aimes, si bien que je paraissais nue, couverte des seuls pétales noirs. » Plus fragile qu’elle n’y paraît, on comprend mieux pourquoi elle ne supportera pas d’être supplantée par Bona Tibertelli dans le regard d’André, et le silence qui s’ensuivit jusqu’à la mort de Mandiargues en 1991 :

Léonor Fini - 1936 New York -

« Si je suis aussi souvent très sûre de moi, c’est parce que je t’ai : tu es mon plus beau et cher miroir, tu me réchauffes, tu me fais parfois ronronner avec une satiété arrogante et une plénitude joyeuse. »

Sans doute est-ce pour la même raison qu’elle collectionne les conquêtes à la manière d’un Casanova au féminin, elle qui estime « ignoble et désespérante la vie érotique des femmes » et aimerait souvent « vivre comme un homme » : « J’ignore pourquoi je me conduis ainsi, il serait facile de conclure que je veuille me libérer vite de ces individus et que je refuse profondément de m’attacher à qui que ce soit. Mais il est également vrai que si cette protection existe, je n’en ai aucune contre le sentiment (c’est vrai) de honte que ces aventures suscitent en moi. Voilà pourquoi, ensuite, je les déteste très souvent. (...) Et puis je ne suis pas complètement impassible et, malgré tout, j’ai parfois besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on m’embrasse, qu’on me cristallise en soi pour un moment. »

A suivre....

Sources : Article d'Olivier PLAT sur la correspondance 1932-1945 entre Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues.

Leonor Fini de Peter Webb

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Schopenhauer et les femmes

Publié le par Perceval

 ''Sur les femmes'', texte publié par Arthur Schopenhauer en 1851, est un flot d’injures misogynes et un règlement de compte avec sa propre mère Johanna. Il la rendra responsable du suicide de son père et lui en voudra jusqu’à la mort. 

De longues années après la mort de son père, voici comment Arthur Schopenhauer relate les faits : « Lorsque mon propre père infirme et misérable se trouva cloué dans un fauteuil de malade, il eut été abandonné à lui-même si un vieux serviteur n’avait rempli auprès de lui les devoirs de charité que madame ma mère ne remplissait pas. Madame ma mère donnait des soirées tandis qu’il s’éteignait dans la solitude, elle s’amusait tandis qu’il se débattait dans d’intolérables souffrances. »  

Johanna, prenant entre ses mains la thèse de doctorat de son fils, De la Quadruple Racine du principe de raison suffisante, déclare : « C’est un machin pour les pharmaciens ». Ce à quoi le philosophe répond : « On lira ces œuvres lorsqu’on pourra à peine trouver l’une des tiennes dans un débarras ! ».

Johanna Schopenhauer était une romancière célèbre, une femme libre qui n’hésitait pas à faire le récit de ses conquêtes amoureuses. Après la mort de son mari, le riche banquier Floris Schopenhauer, elle a hébergé chez elle un de ses amants Georg Von Gerstenbergk, ce qui a occasionné de violentes disputes avec son fils.

Ne pouvant plus se supporter l’un l’autre, mère et fils ne se communiquent, à un certain moment, que par lettre interposée. Après une ultime dispute qui marquera la rupture définitive, Johanna écrit à Arthur : « La porte que tu as claqué si bruyamment après t’être conduit d’une façon très inconvenante avec ta mère, cette porte s’est fermée pour toujours entre moi et toi. Je suis lasse de continuer à supporter ta conduite, je vais à la campagne et je ne rentrerai pas avant de savoir que tu es parti. » Ainsi Schopenhauer quitte la maison de sa mère et ne la reverra plus jamais.

En 1838 Johanna meurt en prenant bien soin de déshériter Arthur, ce qui ne fera qu’aggraver l’image que le philosophe gardera de sa mère.

 

A lire, Ici, la version numérique: Essai sur les femmes, par Arthur Schopenhauer (1851)

- Extrait :

" Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu faire ce qu'en style dramatique on appelle un coup de théâtre; elle les pare pour quelques années d'une beauté, d'une grâce, d'une perfection extraordinaires, aux dépens du reste de leurs jours, afin que pendant ces brèves années d'éclat, elles puissent s'emparer fortement de l'imagination d'un homme et l'entraîner à loyalement se soucier d'elles en quelque manière. Pour réussir dans cette entreprise, la réflexion rationnelle ne donne pas une garantie suffisante. Aussi la Nature a-t-elle armé la femme, comme toute autre créature, et aussi longtemps qu'il en est besoin, des armes et des instruments nécessaires pour assurer son existence; En cela, la Nature agit avec sa parcimonie habituelle "

" les femmes restent toute leur vie de vrais enfants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs yeux, s’attachent au présent, prenant l’apparence pour la réalité et préférant les niaiseries aux choses les plus importantes. Ce qui distingue l’homme de l’animal c’est la raison ; confiné dans le présent, il se reporte vers le passé et
songe à l’avenir: de là sa prudence, ses soucis, ses appréhensions fréquentes.

La raison débile de la femme ne participe ni à ces avantages, ni à ces inconvénients ; elle est affligée d’une myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, de voir d’une façon pénétrante les choses prochaines ; mais son horizon est borné, ce qui est lointain lui échappe. De là vient que tout ce qui n’est pas immédiat, le passé et l’avenir, agissent plus faiblement sur la femme que sur nous (…) "

- A sa mort, Schopenhauer fait de son chien son légataire universel ...  

 

 
Caroline Jagemann, actrice de théatre et amante du duc Charles Auguste. Arthur à 21ans tombe amoureux de la jeune femme et lui dédie un poème.    Caroline Medon (1802-1882). Actrice berlinoise avec qui Arthur eut pendant dix ans une liaison secrète.

 

" Parmi les choses que l’on possède, je n’ai pas compté femme et enfants, car on est plutôt possédé par eux " : A. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie

Sources: le site sur Schopenhauer: http://www.schopenhauer.fr/index.html

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -3/3-

Publié le par Perceval

le peintre John Banting, Nancy Cunard et l'écrivain Taylor Gordon devant l'hôtel Grampion à Harlem Mai 1932

le peintre John Banting, Nancy Cunard et l'écrivain Taylor Gordon devant l'hôtel Grampion à Harlem Mai 1932

Alors qu'elle a déjà connu des amants à foison et un mariage raté en 1916, Nancy Cunard jette son dévolu sur le jeune poète surréaliste Louis Aragon, guidée sans doute pour les avant-gardes et une vie de bohème dorée et scandaleuse. La malheuruese détermination qu'affichera Aragon, envers cette « femme fatale » rejoint, après Michael Arlen, la possession ressentie par Aldous Huxley pour cette femme froide et distante... Dans son roman Cercle vicieux ( 1923) Uxley décrit cette fascination pour la belle et cruelle Myra, dangereuse manipulatrice. Un autre roman Contrepoint la dépeint comme un être d’exception, incapable de sentiments, « prédatrice à l'âme virile ».

Nancy est à Paris, elle fréquente Ezra Pound et publie Out Laws... Après une brève relation avec le peintre et romancier Percy Wyndham Lewis, Nancy fréquente la joyeuse faune du célèbre cabaret des années folles, Le Boeuf sur le toit... Elle connaît une passion avec l'écrivain Norman Douglas, se fait peindre par l'expressionniste Oskar Kokoschka, en 1924. En 1925, elle fait la connaissance du couple Fitzgerald... Scott, neuf ans plus tard dans Tendre est la nuit, qualifiera le personnage de garçonne qu'elle lui a inspiré de « redoutable »... A la fin de l'année, elle aborde dans un taxi un Aragon « beau comme un jeune dieu »

Le grand amour malheureux qu'Aragon va vivre avec elle marquera son œuvre à tel point qu'Elsa Triolet avouera : « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »

Sa liaison avec Louis Aragon, qui dure officiellement de 1926 à 1928, condense aussi l’histoire intellectuelle des années 1920. L’année où ils se rencontrent, ce dernier publie intégralement son roman surréaliste Le Paysan de Paris et s’implique de plus en plus dans la rédaction de La Défense de l’infini commencée vers 1923. Au côté de Cunard, écrit-il à Jacques Doucet, « je suis continûment heureux pour la première fois de ma vie ».

Un passage de La Défense de l’infini semble évoquer sa compagne. Armand, l’un des personnages principaux du roman, décrit la femme qu’il aime : « une fille grande ouverte à l’avenir […] félonne et féline […]. Délicieux tombeaux ; grande fille du temps […] ». Dix-neuf chapitres de ce roman, qu’Aragon a essayé de faire disparaître de sa bibliographie pendant quarante ans, ont été retrouvés dans les archives de Cunard . Aragon a plusieurs fois évoqué l’autodafé d’une partie du manuscrit lors d’un séjour commun à Madrid en 1927. Il restera de ce roman Le con d'Irène ( 1928) fragment érotique lu sous le manteau pour échapper à la censure, et dans lequel le personnage de Nancy occupe une place majeure

Leur première année commune est marquée par de nombreux voyages...

Cette même année, Cunard est aussi à ses côtés, en Normandie, lorsqu’il amorce sa rupture formelle avec le surréalisme en écrivant Traité de style (1928), à quelques kilomètres du lieu de villégiature de leur ami André Breton, qui entame alors Nadja. L’année suivante, les activités de « passeuse littéraire » de Cunard continuent avec la traduction (ou son financement) du chapitre d’ouverture de Nadja, en mars 1928, pour la revue américaine Transition d’Eugene Jolas.

Sensibilisée aux arts africains et océaniens, au début des années 1920, par Moffat , c’est avec Aragon que Cunard entame sa collection d’art non occidental.

C’est encore avec Aragon qu’elle fonde, en 1928, sa maison d’édition, Hours Press, qui devait défendre « l’innovation et une nouvelle vision des choses » et publier de la poésie expérimentale. Aragon raconte :

« Nane avait acheté une petite maison avec un jardin, quelque part, au-delà de Vernon, c’est-à-dire un peu au nord-ouest de Vernon, me semble-t-il. Le jeu avait commencé d’installer ici les retours des voyages. Nous faisions presque tout de nos mains, les peintures, aménager une sorte de hangar, pour un projet assez fou, une imprimerie, la presse à bras… un métier à apprendre… composer à la main… est-ce qu’on sait encore ce que c’est aujourd’hui ? J’y avais mis toute ma folie. […] Mon projet était d’imprimer une traduction de Lewis Caroll, un texte en France inconnu, La Chasse au Snark. Tout devait y être de ma main, y compris les caractères de la couverture, inventés par moi. Près d’un an y passa. La maison était devenue la folie de Nancy. Enfin, je ne vais pas raconter ça… » (Aragon ).

Elle découvre le métier d’éditeur-imprimeur avec Aragon, mais c’est surtout avec son nouveau compagnon Henry Crowder, pianiste africain-américain rencontré à Venise, l’été 1928, qu’elle va le pratiquer pendant quatre ans

Partout ils fréquentent jusqu'au bout de la nuit dancings, bordels, cabarets et autre lieux de plaisirs pour insomniaques et amateurs de poudre blanche et de charleston … L'alcool a déjà commencé son travail de sape sur la nature déjà volcanique de Nancy... Outre l'écart de revenus qui marque leur relation au fer rouge, Aragon souffre de son manque d'affection, entre mensonge et jalousie. En 1927, alors qu'ils sont en Normandie, il découvre que Nancy le trompe avec son ami André Breton, et s'en trouve profondément affecté...

En 1928, elle loue un palazzo à Venise, et Aragon l'accompagne, malgré une relation à couteaux tirés. Les scènes se multiplient et il manque de commettre l'irréparable en faisant, exaspéré, une tentative de suicide à l'aide de somnifères. Il s'en tire de justesse, mais ce triste épisode sonne le glas de leur liaison. Contrairement à elle, Aragon, met un certain temps à panser ses blessures...

A Venise, Nancy Cunard rencontre le musicien noir américain Henri Crowder, pianiste jazz, avec qui elle va connaître une grande histoire d'amour.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -2/3-

Publié le par Perceval

Dans les années 1920, Nancy Cunard voyage beaucoup en Europe, et vit entre Londres et Paris. La capitale française accueille alors de nombreux Anglo-Saxons, journalistes, écrivains, artistes, photographes, éditeurs, mécènes, poètes, qui seront tous, à un moment ou à un autre, de vrais Parisiens tel que l’entend Valéry Larbaud : « On est parisien dans la mesure où on contribue à l’activité matérielle et à la puissance spirituelle de Paris »

Cunard est une de ces femmes anglo-saxonnes qui ont quitté leur pays trop puritain et se sont installées à Paris pour vivre pleinement leur sexualité ou leurs activités intellectuelles et créatrices. Les couples que forment Gertrude Stein et Alice B. Toklas d’une part, Natalie Barney et Romaine Brooks d’autre part, en sont les exemples les plus célèbres. Cunard, quant à elle, forme un trio original et extravagant avec le couple de journalistes américaines Janet Flaner et Solita Solano, rencontrées en 1923. Plusieurs peintres et photographes les ont d’ailleurs immortalisées en chapeaux haut-de-forme et vestes de cavalière. Symbole de la « mode garçonne » des années 1920, cette tenue, inspirée des dandys du XIXe siècle, représentait, pour ces femmes émancipées, la modernité et la remise en question de la masculinité...

Janet Flanner in Paris, 1927 par Berenice Abbott Janet Flanner and Solita Solano

Cunard est aussi une femme riche et mondaine habillée par Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, Coco Chanel ou Sonia Delaunay . Elle participe aux nombreuses fêtes parisiennes qui rassemblent artistes, écrivains et poètes d’avant-garde ainsi que les élites qui les soutiennent. À partir de 1923, elle devient très proche de Tristan Tzara puis de René Crevel. L’année suivante, Tzara lui dédie sa pièce Mouchoir de nuages .

Man Ray, Tristan Tzara kneeling to kiss Nancy Cunard's hand, Bal du Comte de Beaumont, 1924 Nancy Cunard, by Alvaro Guevara

À partir de 1924, son appartement de l’île Saint-Louis, rue Le Regrattier, aménagé par le décorateur Jean-Michel Frank , devient un lieu de rencontre entre les intellectuels anglo-saxons et l’avant-garde littéraire et artistique parisienne. Elle joue alors, de manières assez variées, le rôle d’intermédiaire, de passeuse ou de traductrice entre ces milieux. En 1924, elle traduit en français, pour Tzara, la pièce Faust de Christopher Marlowe, puis pour Crevel la version anglaise d’un classique japonais, Le Dit du Genji . En 1926, elle propose à l’éditeur l’anglais John Rodker (éditions Ovid) de traduire en anglais le premier roman de l’écrivain Marcel Jouhandeau, Mademoiselle Zéline (1924). Elle tient aussi une chronique régulière, « Paris today as I see it », dans la version anglaise du magazine Vogue. En mai 1926, elle y décrit l’exposition Tableaux de Man Ray et objets des îles présentée à la Galerie surréaliste (Grossman 2009). Cette même année, Man Ray réalise une série de portraits d’elle, dont le plus célèbre en habit léopard et cheveux courts avec au premier plan ses bras recouverts de bracelets africains. Le 5 octobre 1927, le Vogue anglais publie cette photographie légendée « London fashion » et accompagnée d’un petit texte la présentant comme une jeune poétesse vivant à Paris. Cette image fut aussi reproduite en 1929 dans deux autres revues, une belge, Variétés, Revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain, et une américaine, The Little Review. Ce portrait mythique est en quelque sorte une synthèse de l’histoire artistique et culturelle des années 1920, largement étudiée , que l’on associe souvent à la femme émancipée, au goût pour les arts non occidentaux et au primitivisme.

  Nancy Cunard by Cecil Beaton 1929

Avant Man Ray, des peintres comme Lewis, Eugene MacCown, John Banting ou Oskar Kokoschka avaient déjà réalisé des portraits de Cunard , mais à partir de 1926 elle devient le modèle d’autres grands photographes anglo-saxons. Curtis Moffat (ancien mari de son amie Iris Tree), Cecil Beaton et Barbara Key-Seymer, tous sensibilisés à l’esthétique surréaliste, réalisent de magnifiques clichés qui confirment son statut d’icône de l’entre-deux-guerres.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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Milena Jesenská, l'amie de Kafka. -2/2-

Publié le par Perceval

Le rapport de Kafka aux femmes était difficile. Les rapports sexuels n'étaient pour lui qu'un « résidu » de l'amour, peut-être même nuisibles à la pureté des relations, bien qu'il ne les refusait pas toujours...

Franz souhaite que Milena se sépare de son mari, mais elle n’est pas prête pour le divorce, malgré la passion qu’elle lui voue.Milena-Jesenska-3.jpg

Il est malheureux et les lettres s'espacent car; estime-t-il, « ces lettres en zigzag doivent cesser, Milena, elles nous rendent fous. » En fait, il est malade, toujours aussi angoissé et dans sa dernière lettre datée de juillet 1923, alors qu'il ne lui reste qu'à peine un an à vivre, il lui avoue qu'il « a trouvé à Müritz une aide prodigieuse en son genre, » qui s'appelle Dora Dymant, jeune Berlinoise de 19 ans qui l'accompagnera jusqu’à la fin le 3 juin 1924.

Milena Jesenská et Kafka ne se sont rencontrés que deux fois, toute leur relation est essentiellement épistolaire, d’une densité rare, d’une courte durée, et Franz, tuberculeux, meurt en 1924.

Dans le Narodni Listy du 7 juin 1924, Milena lui rend hommage dans un article d'un acuité extraordinaire où elle le peint comme un homme « timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux, » le présentant comme celui qui « a écrit les livres les plus importants de la jeune littérature allemande, » des livres ajoute-t-elle « pleins de l’ironie sèche et de la vision sensible d’un homme qui voyait le monde si clairement qu’il ne pouvait pas le supporter et qu’il lui fallait mourir s’il ne voulait pas faire de concessions comme les autres… »

Milena traduira en Tchèque plusieurs des nouvelles de Kafka :« La contemplation », « Le chauffeur » (premier chapitre du roman inachevé L’Amérique), « Le verdict » et « La métamorphose ». Par la suite, elle traduira des auteurs germanophones (Henrich Mann, Franz Werfel) mais aussi français (Jules Laforgue, Guillaume Apollinaire, Romain Rolland...)

Milena-Jesenska-5.jpgMilena se sépare finalement de son mari et s'installe à Dresde, puis de nouveau à Prague avec son nouvel amant, le comte Xavier Schaffgotsch. Milena est devenu la rédactrice en chef d'un important journal de Prague, elle écrit sur la mode et la décoration intérieure, et édite une série de livres pour enfants. En 1927 Milena rencontre et épouse un architecte du Bauhaus, Jaromír Krejcar. Elle semble alors plus heureuse qu'elle ne l'a jamais été.

De ce second mariage, elle a une fille, puis tombe malade et devient dépendante de la morphine.

Dans les années 1930 Miléna Jesenská est attirée par le communisme, mais finalement rejette cette idéologie quand elle prend conscience des excès du stalinisme. En Octobre 1934, son deuxième mariage ne tient plus... Dans un élan d'idéalisme, Jaromír déménage pour l'Union soviétique. Quand il revient, Milena a un nouvel amant; et lui, souhaite épouser une interprète lettone qu'il a rencontré lors de sa visite à l'Union soviétique.

Après l’entrée des troupes allemandes à Prague en mars 1939, Milena s’engage dans la résistance, au sein d’une organisation visant à aider ses concitoyens à fuir en Pologne... Jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée par la Gestapo.

Milena-avec-peu-Honza-en-1929.jpg
1929 Milena avec sa fille Honza Krejcarová

Elle a la bonne idée de confier à son ami Max Brod toutes les lettres de Kafka avant d’être arrêtée. Mais inversement, toutes ses propres lettres à Kafka n’ont hélas jamais été retrouvées. Kafka avait lui-même confié son testament à Max Brod en lui demandant de détruire tous ses manuscrits après sa mort, Brod avait heureusement pour nous, lecteurs, désobéi à son ami.

Milena est arrêtée par la Gestapo en novembre 1939 et déportée au camp de concentration de Ravensbrück. Elle y rencontré Margarete Buber-Neumann, qui est aussi journaliste et ancienne communiste, et elles devinrent très liées. Elles se promettent d'écrire un livre ensemble quand elles seront sorties, et si une seule survit, elle aurait à rendre témoignage à l'autre. Milena meurt le 17 mai 1944 à l'âge de 47 ans. Margarete tient sa promesse... ,

En 1995 Miléna Jesenská est honorée à Yad Vashem, à Jérusalem comme l'une des "Justes parmi les Nations" pour ses efforts à sauver les Juifs des nazis.  

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Milena Jesenská, l'amie de Kafka. -1/2-

Publié le par Perceval

Milena Jesenská (1896-1944), écrivaine et journaliste, est connue, aussi, pour avoir été l'amie de Franz Kafka. Fille d'un professeur d'université praguois et stomatologue de renom, Milena perd sa mère à l'âge de 16 ans et grandit sans grande contrainte... Elle devient une jeune fille rebelle, intrépide, n’hésitant pas à traverser la Moldau à la nage pour retrouver un petit copain...Milena-Jesenska-4.jpg

Lors d'une promenade à travers Prague, elle rencontre Max Brod et Franz Werfel au Café Arco. Elles fréquente assidûment le quartier juif-allemand de la ville, où elle rencontre l'élite artistique de l'époque.

Sur la volonté de son père, elle entame des études de médecine, qu'elle abandonne bientôt.

Ernst-Pollak.jpgElle rencontre Ernst Pollak, alors qu'elle a environ 20 ans , et tombe éperdument amoureuse de lui, même s'il a dix ans de plus qu'elle. Son père est un antisémite enragé et désapprouve sa liaison avec E. Pollak, juif de langue allemande. Il va jusqu'à l'enfermer dans un hôpital psychiatrique pendant neuf mois, de Juin à Mars 1918. Elle réussit finalement à s'échapper et rompt définitivement avec sa famille.

Milena vit bientôt de sa plume, travaillant comme journaliste et traductrice.

Après sa 'libération', elle épouse Ernst et le couple s'installe à Vienne. Elle s'y sent seule et son mari la trompe... Le couple manque d’argent. Milena donne des leçons de tchèque, traduit, porte les bagages à la gare, sert comme dame de compagnie, rédige des articles… Elle publie finalement des articles et des éditoriaux dans certains des quotidiens et magazines les plus connus de Prague.kafka_franz.jpg

Milena écrit à Kafka qu’elle souhaite traduire en tchèque un texte qu'elle vient de lire « Der Heizer ». C’est le début de leur fameuse correspondance, la « joie secrète » de Milena.

Après trois mois d’échanges, leur rencontre ne se fait pas sans une préalable lutte intérieure chez Kafka. Il voudrait bien voir Milena, mais il redoute aussi la rencontre immédiate, physique. Kafka rompt ses fiançailles avec Julie Wohryzek.

Ils ne se ressemblent pas du tout : Ils font connaissance à Merano où Kafka fait une cure; elle a 24 ans, et lui 38. Il lui parle de ses problèmes, sa tuberculose, son hypocondrie, alors qu'elle est la vie même, une femme gaie et passionnée. Ces Lettres à Milena portent bien leur nom : elles sont à sens unique, seule Milena ayant conservé les courriers de Kafka.

C'est le coup de foudre, et une correspondance passionnée s’ensuit.

« J’ai besoin pour toi de ce temps et de mille fois plus que ce temps : de tout le temps qu’il peut y avoir au monde, celui de penser à toi, de respirer en toi, (…) de ce présent qui t’appartient. »

Milena-Jesenska.jpgDans son Journal, le 2 décembre 1921, Kafka semble littéralement frappé par la foudre : 

« Toujours Milena, ou peut-être pas Milena, mais un principe, une lumière dans les ténèbres. Elle est le ciel fourvoyé sur terre. »

Très vite, les lettres de Milena deviennent une drogue indispensable pour Kafka. Anxieux, Kafka ne cesse de déplorer son état de dépendance tout autant que la crainte du sevrage :

« Hier je t’ai conseillé de ne pas m’écrire chaque jour; je n’ai pas changé d’avis, ce serait très bon pour nous deux, et je te le conseille encore, et j’y insiste même encore plus; seulement, Milena, ne m’écoute pas, je t’en prie; écris-moi quand même tous les jours, tu n’as pas besoin d’en mettre bien long, tu peux faire bien plus bref que tes lettres d’aujourd’hui; deux lignes à peine, un seul mot, mais de ce mot je ne puis me passer sans une effroyable souffrance. »

En juillet 1920, ils se retrouvent à Vienne où ils passent quatre longs jours ensemble, « ton visage au-dessous du mien dans la forêt et ma tête qui repose sur ton sein presque nu… » Il hésite, s'imagine détruire ce miracle, cette harmonie s'il cède à la rencontre physique... Seconde rencontre à Gmundà la frontière autrichienne, « ce jour-là nous nous sommes parlé, nous nous sommes écoutés, souvent, longtemps, comme des étrangers. »

Après cette rencontre, il est à la fois lyrique et lucide : « Je ne sais ce que j’ai, je ne puis plus rien t’écrire de ce qui n’est pas ce qui nous concerne seuls, nous dans la cohue de ce monde. Tout ce qui est étranger à cela m'est étranger ». Il recherche la fusion : « ce n’est pas toi que j’aime, c’est bien plus, c’est mon existence : elle m’est donnée à travers toi » ; il doute : « tu veux toujours savoir, Milena, si je t’aime ; c’est une grave question à laquelle on ne saurait répondre dans une lettre. »

La relation amoureuse entre Franz et Milena reste essentiellement platonique. Elle traduit en tchèque plusieurs œuvres de l'écrivain, alors relativement méconnu. Leur amitié durera jusqu'à la mort de Kafka.

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Christine de Pisan (1364-1430) -2/2-

Publié le par Perceval

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Christine à la fontaine de clergie, Le Livre de mutacion de Fortune
« Si pry a Dieu qu’il leur vueille donner
La mort briefment; car leur vie m’anoye,
Pour ce qu’en dueil me font mes jours finer
Sanz vous veoir, ou est toute ma joye
Car ilz se vont entremettant
De moy gaitier nuit et jour, mais pourtant
Ne vous oubli, ce pouez vous savoir,
Pour le desir que j’ay de vous veoir. 
»
Extrait de Pour le désir que j’ay de vous veoir :

Christine est d’abord une poétesse. En effet, c’est le premier moyen de se faire remarquer en bien par les princes mécènes, car leur cour se plaît particulièrement aux jeux poétiques de la littérature courtoise. Pourtant ...

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Christine de Pizan écrivant et la déesse Minerve, Christine de Pizan , Le livre des faits d’armes et de chevalerie, 1434

En 1399 elle publie une Epître au dieu d’Amour. Christine y dénonce l’amour courtois qui n’était, selon elle, qu’hypocrisie. Les hommes, écrit-elle, aiment à séduire, puis à se vanter entre eux de leurs conquêtes et prouesses sexuelles.... En 1401, avec le Dit de la Rose, elle déclenche la fameuse Querelle du Roman de la Rose, en dénonçant la misogynie grossière de Jean de Meung. A la querelle se sont mêlés des personnages très sérieux, parmi lesquels le chancelier de l’Université de Paris, le théologien Jean Gerson.

 Dans ce contexte, elle rédige une œuvre surprenante : la première utopie féminine.

La Cité des Dames (1405) de Christine de Pisan, est un espace gouverné par les femmes, une citadelle inexpugnable, bâtie à l'abri des guerres et du chaos engendré par la domination des hommes.

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Christine de Pizan présentant ses Epîtres du Débat sur le Roman de la Rose à la reine Isabeau de Bavière

« Dans cet espace utopique, dans cet univers féminin, elle analyse le rôle du corps, la fonction qu'il a rempli jusqu'alors. Pour elle, considéré comme beau et sain, il échappe à son destin de tentation et de péché, de procréation et de souffrance. L'image positive du corps de la femme, éloignée de la maternité ou de la faute, suppose une surprenante avancée par rapport aux idées du moment, qui ne laisse pas de surprendre. » Clara Obligado

Un siècle plus tôt, le pape Honoré III clamait du haut de sa chaire : « Les femmes ne doivent pas parler parce que leurs lèvres portent les stigmates d'Eve, dont les paroles ont scellé le destin des hommes ».

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Christine de Pisan offre son livre à Marguerite de Bourgogne

En 1418, au moment de la terreur bourguignonne, Christine trouve refuge dans un monastère. La victoire de Jeanne d’Arc à Orléans lui redonne l’espoir; elle rédige en son honneur le Ditié de la Pucelle en 1429. Elle sera le seul lettré contemporain qui ait salué par ses écrits l’épopée de Jeanne d’Arc. Elle a dû mourir peu de temps après.

 

« Et ainsi moi, Christine, un peu fatiguée par la longue écriture, mais me félicitant de la digne beauté de cette œuvre […] je me résolus d’en multiplier les copies de par le monde, quel qu’en fût le coût, afin qu’elle soit connue en différents endroits par les reines, les princesses et hautes dames, pour qu’elle reçoive les honneurs et louanges qu’elle mérite, et qu’elles la fassent connaître à d’autres femmes. Et lorsque sera réalisé ce projet auquel j’aspire - et qui est en bonne voie -, elle sera diffusée, répandue et publiée dans tous les pays du monde, bien qu’elle soit rédigée en langue française. Toutefois, parce que cette langue est plus connue que n’importe quelle autre dans l’univers, notre dite œuvre ne restera pas vaine pour autant, mais copiée en maints exemplaires, demeurera sans dépérir. Et ainsi les plus excellentes dames et femmes d’autorité, tant du présent que de l’avenir, pourront la voir et la lire, et prieront dieu pour leur servante Christine, regrettant qu’elle n’ait pas vécu en leur temps » (Le Livre des Trois Vertus.)

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Christine de Pisan (1364-1430) -1/2-

Publié le par Perceval

Christine-de-Pizan-ecrivant-1407.jpgChristine de Pisan naît en Italie en 1364, au sein d’une famille d’intellectuels. Son père est un médecin et un conférencier en astrologie à l’université de Bologne. Il est appelé à Paris, à la cour de Charles V, en 1368. C’est là que Christine reçoit une éducation de jeune fille noble, apprend la musique, le latin, la poésie, et lit des ouvrages de philosophie, d’histoire ou de religion.

Elle vit à la cour jusqu’à "l’âge où l’habitude veut que les filles prennent mari, même si j’étais encore très jeune". Des chevaliers, des nobles, de riches clercs demandent sa main, non pour sa "valeur", dit-elle, mais en raison de l’amitié que le roi avait pour son père. Thomas préféra à ces prétendants "un jeune écolier gradué, bien né de nobles parents picards et dont les vertus dépassaient les richesses". Etienne de Castel, vingt-quatre ans. Elle a quinze ans, lorsque « le corps baigné de musc, vêtue de soie et couronnée de fleurs », elle est mariée à Étienne de Castel, qui devient notaire et secrétaire du roi … L-Amant-approche-du-sanctuaire-de-la-Dame---Le-Roman-de-l.jpgChristine a bien de la chance... et connaît l'amour dès la première nuit, alors que rien ne laissait présager que cet homme, de dix ans son aîné, serait le mari idéal... Christine, elle-même, de son mari, explique que « nul ne le valait en bonté, en douceur, en loyauté et tendre amour » (5). Elle y songe encore dans la ballade Douce chose est que mariage : « La première nuit du mariage alors que j’avais très peur, je me rendis compte de sa grandeur car il ne fit rien qui puisse me faire mal, mais jusqu’à l’heure du lever, m’embrassa cent fois… »

Christine et Étienne s'aimèrent et eurent plusieurs enfants... Le 26 septembre 1380 s’ouvre une première fois la porte des infortunes, lorsque le roi Charles V meurt à l’âge de quarante-trois ans. Son père tombe vite en disgrâce... En 1389, année néfaste... Le père de Christine vient de mourir, ruiné et criblé de dettes, et son mari est emporté par la peste... !

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Christine de Pisan assise à côté d'un lutrin et tenant une ecritoire. Miniature.sur.velin.du.xve.siecle.

Christine se retrouve veuve, avec trois enfants, une mère et une nièce à charge. Elle choisit de ne pas se remarier...Et le sort lui réserve une nouvelle épreuve : la perte d'un fils...

Elle fait les sièges des tribunaux plus de treize ans pour régler la succession. Et là, « combien ne fallut-il pas attendre ! Que de paroles outrageantes ! Que de regards moqueurs ! Que de quolibets de la part de ceux qui avaient bien bu ! Et moi, j’étais souvent en butte à des propos inconvenants. Mais, comme j’avais peur que cela ne porte préjudice à ma cause, étant dans le dénuement, je laissais faire et dire. Je détournais la tête pour ne rien répondre, ou bien je faisais semblant de ne pas avoir entendu le grossier bouffon ». Christine est aussi la proie des calomnies : « Ne fut-il pas dit de moi et par toute la ville que j’aimais d’amour ? », alors qu’elle pleure toujours son « ami mort et le bon temps passé ».

Peu après la mort d’Étienne, Christine revient à « la voie qui lui était la plus plaisante et la plus naturelle : celle de la solitude »

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Christine de Pisan fait la lecture à des bourgeois

Elle se lance dans le « métier » de femme de lettres tout en s’évertuant à compléter son éducation et sa culture et à conserver ses relations à la cour. Elle a déjà rédigé une biographie du roi Charles V, des ballades ainsi que des ouvres allégoriques. Ce qui représente une véritable innovation, c'est sa façon de se positionner dans la vie en tant qu'intellectuelle.

Christine de Pizan laissera environ quatre cents poèmes en tout genre, ballades, rondeaux, virelais, complaintes. Elle écrit ces poèmes “d’amant et de dame” sur commande des particuliers, car elle entend vivre de sa plume. Elle compose de nombreuses pièces lyriques rassemblées dans Le Livre des Cent Ballades, dans lequel elle évoque son deuil et sa vie de femme à la cour. Grâce au succès de cette œuvre, elle obtient des commandes et le soutien de puissants.

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3 novembre 1874 : Naissance de Lucie Delarue-Mardrus -2/2-

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Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945 )

On dit que Lucie voulait épouser Philippe Pétain... ! Ses parents n'ont pas voulu... Reconnaissons qu'elle eut une meilleure idée, en 1900 de se marier avec Jean-Charles Mardrus un orientaliste célèbre qui traduit les Mille et une nuits et qui l'appelle "Princesse amande" ( et, ce n'est pas du fait de ses yeux ...)

C'est grâce à lui, qu'elle devient aussi célèbre que Colette. Beaucoup de romans de Lucie paraissent sous la forme de feuilleton dans des revues avant d'être publiés sous forme de livres, et - dans les deux premières décennies du 20e siècle - elle jouit d'une grande popularité.

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Femme excentrique, elle assume ses désirs lesbiens. Au moment de son mariage Lucie avait déjà eu l'expérience de cet attachement passionné qu'elle a pour les femmes, en particulier avec Impéria Heredia (  Luisa Despaigne - la femme du poète José-Maria de Heredia) qu'elle aime depuis trois ans.

Son mari introduit Lucie dans la société littéraire français et elle y rencontre d'autres écrivaines lesbiennes tels que Renée Vivien, qui admire la poésie de Lucie, et Natalie Barney, de qui elle tombe passionnément amoureuse. Mais, cette passion n'est pas partagée. Elle marque donc une nette préférence pour les femmes et multiplie les conquêtes de ces amazones hardies qui défient les préjugés bourgeois et affichent leur sexualité.

Entre 1902 et 1905, Lucie Delarue écrit des poèmes qui retracent sa liaison avec Natalie Clifford Barney. Cette dernière les fera éditer en 1951 aux éditions Les Isles dans un recueil intitulé 'Nos secrètes amours'.

Lucie-Delarue-Mardrus-photo-dans-la-Pavillon-de-la-Reine.jpegLucie Delarue Mardrus,

photo dans la Pavillon de la Reine

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Natalie Clifford Barney

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Joseph-Charles Mardrus


En 1914, Mardrus est mobilisé  comme Médecin, Lucie reste à Honfleur.

Après quinze années de mariage, elle divorce de son mari. Lui a rencontré une jeune brodeuse, Gabrielle Bralant, elle a 16 ans, lui 45... Lucie, elle, ne quitte plus Suzy, la femme du mondain docteur Doyen : cette relation suscite de nombreux commérages … Ensuite, elle a une longue liaison avec Valentine Ovize (Chattie), qu'elle emmène partout avec elle, au gré de ses conférences (1917 et 1920). Obsédée par la mort, Lucie écrit l'un de ses meilleurs romans « L'Ex-voto »...

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A cette époque elle emménage au 17 bis quai Voltaire à Paris, où elle vit de 1915 à 1936. Elle passera les trois dernières années de sa vie à Château-Gontier où elle se retire en 1942.

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de Lucien Lévy-Dhurmer -  

Lucie Delarue-Mardrus

Elle est prise de passion pour une violoniste américaine et devient l'amante de la chanteuse juive d'opéra Germaine de Castro qu'elle rencontre en 1932, alors qu'elle a 58 ans. Durant les années 1930 elles sont l'objet de persécutions antisémites...

Paradoxalement, elle éprouve également une passion pour … Ste Thérése de Lisieux . !

Dans son œuvre abondante, le meilleur peut côtoyer le pire. Il semblerait qu'après avoir écrit "pour le plaisir" elle doit le faire – après sa séparation - pour subvenir à ses besoins. Une oeuvre sans contenu essentiel et qui révèle une nature ardente, parfois mutine, une adhésion réelle et profonde avec la vie dans sa sensualité première. Aujourd'hui, sa prose peut paraître sans relief et perdre beaucoup de son attrait.

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Faisant de longues balades sur Alfreda ,sa jument , puis écrivant et tisonnant le soir venu au coin de l’âtre, la Poétesse vit ses dernières années seule ,oubliée ! Elle meurt le 26 avril 1945 à 70 ans . Jean-Charles Mardrus meurt en 1949.

En France, elle est surtout connue pour son poème : "L'odeur de mon pays était dans une pomme», que l'on apprend à l'école... Ses écrits expriment son amour des voyages et de sa Normandie. « L'Ex-voto  (1932), par exemple, décrit la vie et le milieu des pêcheurs de Honfleur en ce début du vingtième siècle.

 

L'Odeur de mon pays...

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L'odeur de mon pays était dans une pomme.
Je l'ai mordue avec les yeux fermés du somme,
Pour me croire debout dans un herbage vert.
L'herbe haute sentait le soleil et la mer,
L'ombre des peupliers y allongeaient des raies,
Et j'entendais le bruit des oiseaux, plein les haies, 
Se mêler au retour des vagues de midi...

Combien de fois, ainsi, l'automne rousse et verte
Me vit-elle, au milieu du soleil et, debout,
Manger, les yeux fermés, la pomme rebondie
De tes prés, copieuse et forte Normandie ?...
Ah! je ne guérirai jamais de mon pays!
N'est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans la fraîcheur, la paix et toute l'innocence?

Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?...

Lucie DELARUE-MARDRUS, Ferveur (1902

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