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Lika, un amour de Tchekhov

Publié le par Perceval

Lika et Tchekhov, film '' Anton Tchékhov 1890 "

Lika et Tchekhov, film '' Anton Tchékhov 1890 "

Lydia Stakjevna Mizinova (Lika) (1870-1937)

Lydia Mizinova, surnommée « Lika », est reçue chez les Tchekhov en octobre 1889. Elle enseigne la langue russe dans le gymnase privé de L.F. Rjeskaïa où enseigne également Marie Tchekhov, et elles sont liées d’amitié. C’était une très belle jeune femme aux cheveux blonds cendrés, aux yeux gris, et comme le dit Tchekhov, « aux sourcils de zibeline ». Elle n’a que vingt ans.

Elle tombe passionnément amoureuse de Tchekhov. Il est sensible à son charme, mais il reste aussi sur la défensive et bien décidé à ne pas s’engager avec elle. En avril 1890 il part pour Sakhaline et ne lui écrit pas pendant les six mois que dure son voyage, alors qu’il écrit de nombreuses lettres à sa famille et à Souvorine.

 

En juin 1891, il écrit :

« Chère Lydia ! Je vous aime passionnément, comme un tigre, et vous offre ma main ! »

Par contre, le 28 juin 1892 :

« Noble et brave Lika ! Dès que vous m’eûtes écrit que mes lettres ne m’engageaient à rien, j’ai respiré librement sans craindre que quelqu’un, voyant ces lignes, m’oblige à me marier avec un monstre tel que vous. En vous, Lika, habite un gros crocodile et je fais bien d’écouter mon bon sens et non mon cœur mordu par vous. Allons, au revoir, épi de maïs de mon âme ! J’envie vos vieilles chaussures qui vous voient chaque jour ! »

Il maintient le trouble, la maltraite par son rejet, sa froideur... Sans doute cherche t-il à préserver sa solitude ( d'écrivain), mais lui-même s'interroge sur son insensibilité, son incapacité d’éprouver un véritable sentiment amoureux...

Avec le temps, il se montre de plus en plus indifférent et cruel tout en entretenant ce lien douloureux... Il la critique durement quand, lassée de l’attendre en vain, elle a une liaison avec son ami le peintre Lévitan.
En 1894, elle se laisse séduire par l’écrivain Potapenko qu’elle avait souvent rencontré chez les Tchékhov à Melikhovo. Ces liaisons avec des amis très proches de Tchékhov sont une provocation - et un appel au secours qui lui est adressé.

Elle lui écrit : « Il y a un seul homme au monde qui aurait pu encore me retenir de cette autodestruction consciente, mais cet homme ne s’intéresse nullement à moi. Écrivez-moi, je vous en supplie, et n’oubliez pas celle que vous avez abandonnée ».

Séduire et abandonner... Ce scénario constitue la trame sur laquelle se tissent la plupart des pièces de Tchekhov. Platonov et Ivanov sont d’odieux séducteurs, narcissiques, désinvoltes, inconstants et cruels. Mais au-delà du marivaudage, on ressent chez eux le remords et la culpabilité de faire souffrir, et la douleur de l’impuissance d’aimer-jusqu’au désespoir.

Vera Komissarzhevskaya, le premier interprète du rôle de Nina Zarechnaya La Mouette, un film de 1972

- Les péripéties de l’aventure de Lika avec Potapenko et ses conséquences dramatiques pour elle se retrouvent clairement dans « la Mouette » sous les traits de Nina et de Trigorine.

Potapenko n’était pas libre et n’avait jamais envisagé de quitter sa femme. Il abandonne Lika à Paris en octobre 1894. Elle est enceinte. Seule, réfugiée en Suisse, elle écrit à Tchékhov plusieurs lettres désespérées. Il les trouve à Nice fin octobre. Elle lui avait écrit :
« Il est clair que je suis condamnée et que ceux que j’aime me dédaignent. C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous parler. Je suis très malheureuse. Il ne reste pas trace de la Lika d’avant ; Il me semble que vous avez toujours été indifférent à l’égard des gens.. »

Tchékhov ne répond pas.

En décembre, elle l'appelle encore :

« Il y a bientôt deux mois que je suis à Paris et je n’ai pas un mot de vous. Est-il possible que vous soyez fâché contre moi ? Sans vous, je me sens complètement perdue et rejetée. Je donnerais la moitié de ma vie pour être à Melikhovo, me trouver assise sur votre divan et parler avec vous ».

Non seulement Tchékhov ne répond pas, mais il renoue avec Potapenko dont la conduite envers Lika l’avait pourtant indigné peu de temps auparavant."

Dans sa préface intitulée Tchekhov et les femmes (dans La Dame au petit chien et autres nouvelles), Roger Grenier souligne cette difficulté, sinon impossibilité, d’aimer, ouvertement avouée dans la nouvelle intitulée Vera : « Il voulait découvrir la raison de son étrange froideur. Il voyait bien qu’elle était en lui-même, et ne provenait pas d’une cause extérieure. Il reconnut que ce n’était pas la froideur dont se piquent si souvent les gens intelligents, ni la froideur d’un fat imbécile, mais une simple impuissance de l’âge, l’incapacité de ressentir profondément la beauté, une vieillesse précoce acquise par l’éducation, par la lutte désordonnée pour gagner son pain, par la vie isolée dans une chambre d’hôtel. » Grandi avant l’âge, Tchekhov ne croit pas au bonheur mais à « quelque chose de plus sage et de plus grand ».

Sources : Une psychanalyste lit Tchékhov, Annie Anargyros

Jenna Thiam dans ''Anton Tchékhov 1890 '' film 2015

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Mademoiselle de Maupin – 2/2-

Publié le par Perceval

 

Le chapitre XII donne la parole à Mademoiselle de Maupin, qui fait le récit à son amie Graciosa, de sa rencontre avec Rosette, qui provoque un tête-à-tête avec ''le jeune homme'', espérant toujours qu'il va s'enhardir...

Mademoiselle de Maupin (1922), Fernand Siméon Illustration de Fernand Siméon pour “Mademoiselle de Maupin” - 1922,   Georges Crès, Paris.

Après la collation, Rosette égayée par un verre de vin des Canaries, assise près de Théodore sur une dormeuse assez étroite, se laisse aller en arrière et se renverse sur son bras très amoureusement.

« Je la contemplai quelque temps, avec une émotion et un plaisir indéfinissables, et cette réflexion me vint, que les hommes étaient plus favorisés que nous dans leurs amours, que nous leur donnions à posséder les plus charmants trésors, et qu'ils n'avaient rien de pareil à nous offrir. Quel plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller au devant du baiser et le provoquer ! ces chairs satinées, ces lignes ondoyantes et qui s'enveloppent les unes dans les autres... ; quels motifs inépuisables de délicates voluptés que nous n'avons pas avec les hommes ! Nos caresses, à nous, ne peuvent guère être que passives, et cependant il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir ... Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien... La douce chaleur de son corps me pénétrait à travers ses habits et les miens... Ma situation devenait fort embarrassante, et passablement ridicule... Les façons entreprenantes m'étaient interdites, et c'étaient les seules qui eussent été convenables... Cette scène, tout équivoque que le caractère en fût pour moi, ne manquait pas d'un certain charme qui me retenait plus qu'il n'eût fallu ; cet ardent désir m'échauffait de sa flamme, et j'étais réellement fâchée de ne le pouvoir satisfaire : je souhaitai même d'être un homme, comme effectivement je le paraissais, afin de couronner cet amour... Ma respiration se précipitait, je sentais des rougeurs me monter à la figure, et je n'étais guère moins troublée que ma pauvre amoureuse. L'idée de la similitude de sexe s'effaçait peu à peu pour ne laisser subsister qu'une vague idée de plaisir... A la fin, n'y tenant plus, elle se leva brusquement... elle pensa qu'une timidité enragée me retenait seule, ...elle vint à moi, s'assit sur mes genoux... me passa les bras autour du cou, croisa ses mains derrière ma tête, et sa bouche se prit à la mienne avec une étreinte furieuse ; ...Un frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes seins se dressèrent. Rosette ne quittait pas ma bouche ; ...nos souffles se mêlaient. Je me reculai un instant, et je tournai deux ou trois fois la tête pour éviter ce baiser, mais un attrait invincible me fit revenir en avant, et je le lui rendis presque aussi ardent qu'elle me l'avait donné. Je ne sais pas trop ce que tout cela fut devenu, si... »

 

Albert, lui se débat, avec les sentiments douloureux que lui inspire Théodore de Sérannes. En réalité, l'amoureux a l’intuition du véritable sexe de cet idéal de beauté qu’il vient enfin de rencontrer....

Madeleine-Théodore finit par goûter à cette liberté que lui offre son travestissement. Mieux, cela lui donne également accès à la culture et conséquemment au goût des jolies choses. Les femmes, constate-t-elle, sont prisonnières de corps et d’esprit : « Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose ».

À la toute fin du roman, Théodore reprend ses habits de femme et va offrir sa virginité à D’Albert. Au petit matin, elle le quitte pour rejoindre Rosette ! Puis, elle part, les quittant tous les deux.

 

Extrait de la préface, magnifique page d’anthologie :

« Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce vocable n’est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Vous êtes savetier, je suis poète. - Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon second. - Un dictionnaire de rimes m’est d’une grande utilité ; vous n’en avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire qu’un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une ode. - Après cela, vous objecterez qu’un savetier est bien au-dessus d’un poète, et que l’on se passe mieux de l’un que de l’autre. Sans prétendre rabaisser l’illustre profession de savetier, que j’honore à l’égal de la profession de monarque constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use moins de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que courir d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque place. Je sais qu’il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de l’âme. A ceux-là, je n’ai rien à leur dire. Ils méritent d’être économistes dans ce monde, et aussi dans l’autre.

Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si ce n’est à ne pas nous abonner au Constitutionnel ni à aucune espèce de journal quelconque. Ensuite, l’utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot. L’homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de place.

Aubrey Beardsley 

pour ''Mademoiselle de Maupin''

Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n’en faut pas plus pour le loger et empêcher qu’il ne lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement autour du corps, le défendra aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé. Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-Chaise.

Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. - On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes. À quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ?

Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. - L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. »

Théophile GAUTIER, Mademoiselle de Maupin (1835), « Préface ».

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Mademoiselle de Maupin -1/2-

Publié le par Perceval

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Noüy (1842-1923) - Mademoiselle de Maupin

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Noüy (1842-1923) - Mademoiselle de Maupin

Mademoiselle de Maupin est un roman épistolaire français écrit par Théophile Gautier et publié en 1835. Première grande œuvre de l'auteur, le roman raconte la vie de Madeleine de Maupin et ses aventures galantes.

Dans le roman, Madeleine de Maupin, avant de succomber aux avances des hommes, désire se travestir afin de surprendre leurs secrets. Elle parcourt donc le monde, sous le nom de Théodore, en quête d’aventures galantes. Albert, le héros de la première partie du livre, soupçonne la vérité, et tombe amoureux de Madeleine. Rosette, la précédente conquête de D’Albert, est trompée par le déguisement, elle aime Théodore/Madeleine qui doit par ailleurs se battre en duel pour avoir refusé d’épouser une jeune fille.

L'avis de Baudelaire : « Avec Mademoiselle de Maupin, apparaissait dans la littérature le Dilettantisme qui, par son caractère exquis et superlatif, est toujours la meilleure preuve des facultés indispensables en art. Ce roman, ce conte, ce tableau, cette rêverie continuée avec l’obstination d’un peintre, cette espèce d’hymne à la Beauté, avait surtout ce grand résultat d’établir définitivement la condition génératrice des œuvres d’art, c'est-à-dire l’amour exclusif du Beau, l’Idée fixe »

 

Reprenons...

Théophile Gautier. 
Mademoiselle de Maupin. 
Paris Conquet et Charpentier, 1883. 
George Barrie & Son, 1897
 compositions de Édouard Toudouze, 
gravées par Eugène André Champollion.

Albert, qui se voudrait être '' héros romantique '' bute contre ce qui lui paraît être une réalité lamentable, celle de ne pouvoir rencontrer ici-bas l’absolue Beauté... Une veuve libertine et sensuelle, qui répond au fâcheux prénom de Rosette, noie quelque temps ce désir inassouvi dans la griserie des sens.

« c'est un délicieux compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu'une maîtresse... » (chap. III). Albert n'est cependant pas pleinement satisfait, bien que comblé sur le plan physique : « au lieu d'être tout à fait heureux, je ne le suis qu'à moitié ». Et le voilà qui cherche d'où cela peut venir... Tout au long du chapitre V, d'Albert essaie d'exprimer ses contradictions intimes, son regret de l'idéal abandonné, son amour exacerbé de la beauté, toutes les rêveries creuses qui le poursuivent dans la solitude où il vit.

 

- Rosette veut distraire son amant, et envoie des invitations à ses connaissances du voisinage.

 

Ainsi, surgit Théodore de Sérannes, jeune homme dont Rosette s’est autrefois passionnément éprise, mais qui pour des raisons mystérieuses n’a pu répondre à son amour.

« ... dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trois jours ; ... Le seul défaut qu'il ait, c'est d'être trop beau et d'avoir des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d'une paire d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une expression indéfinissable... Il est vraiment parfait... Il avait derrière lui, monté sur un petit cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose, joli comme un séraphin... Tout redoutable cependant que soit(auprès de Rosette) un pareil rival (le jeune cavalier), je suis peu disposé à en être jaloux, et je me sens tellement entraîné vers lui, que je me désisterais assez volontiers de mon amour pour avoir son amitié. »

 

Et là, Albert panique lui aussi parce qu’il doit s’avouer qu’il succombe au charme de Théodore. “Naturellement”, Théodore n’est autre que Madeleine de Maupin, superbe jeune femme qui a conçu le projet fou de s’enfuir de son couvent dans les habits d’un homme. But du stratagème : s’introduire dans les groupes masculins afin de reconnaître, parmi les mâles d’autant plus misogynes qu’ils sont « entre eux », la perle rare.

En 1835, le thème du travestissement est à la mode : 1829 a vu naître la Fragoletta de Latouche, 1830 la Sarrasine de Balzac. Un article de Castil-Blaze paru dans l’Artiste en 1831 raconte les folles aventures de Madeleine d’Aubigny. Le Figaro du 12 avril 1833 enfin parle de femmes duellistes, de Sophie Arnould et de Madeleine de Maupin. En effet, mademoiselle de Maupin a vraiment existé … !

 

(Celle-ci vécut au XVIIe siècle, sous Louis XIV. Elle défraya la chronique par son comportement pour le moins atypique. Cette aventurière, douée à la fois pour le chant et l’épée, n’hésita pas à se travestir en homme et à séduire, dit-on, quelques jeunes femmes.)

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Alain Fournier et Yvonne de Quiévrecourt

Publié le par Perceval

Le 1er juin 1905 , Alain-Fournier, jeune lycéen de 18 ans alain fournier 2descend un escalier de pierre à Paris, son regard croise celui d’une grande jeune fille blonde , élégante, élancée, portant un ''grand manteau marron ''.

 Le 1er juin 1905 , Alain-Fournier, jeune lycéen de 18 ans descend un escalier de pierre à Paris, son regard croise celui d’une grande jeune fille blonde , élégante, élancée, portant un ''grand manteau marron ''.

Le lendemain, l’amoureux revient en uniforme de collégien. Il l’accoste avant qu’elle ne prenne le tramway, et lui murmure : “Vous êtes belle.” ... Yvonne sait que cet amour est impossible car elle est déjà fiancée...

 “si belle, écrira-t-il, que la regarder touche à la souffrance

Il la suit .. . Il revient plusieurs fois sous ses fenêtres.

Le 10 juin, il a pu apercevoir derrière la vitre le visage de la jeune fille. Surprise , mais souriante. Le lendemain, il est encore là, tôt le matin et la jeune fille sort de cette maison, un livre de prières à la main. Il la suit jusqu’à l’ église Saint- Germain des Près.

A la fin de la messe, il l’aborde à nouveau et c’est '' la grande, belle, étrange et mystérieuse conversation '' entre deux êtres qui, jusqu’au pont des Invalides vont laisser vivre leur rêve. Au coin du Pont de la Concorde , elle lui demande son nom, il lui dit. Elle hésite une seconde , puis ''regardant bien droit, pleine de noblesse et de confiance elle a dit fièrement : Mon nom ? je suis mademoiselle Yvonne de Quièvrecourt...''

 

Huit ans après, son ami Jacques Rivière, l’informe qu’il a retrouvé la famille d’Yvonne de Quièvrecourt à Rochefort. Alain Fournier s’y déplace à la fin juillet 1913... Alain Fournier rencontre une dernière fois Yvonne. Yvonne de Vaugrigneuse est désormais mère de deux enfants.

« Je viens de rentrer à Paris. Je ne vous ai pas envoyé, puisque vous me l’avez fait défendre, une longue lettre que j’avais écrite en réponse à votre lettre du 15 septembre.

Je suis affreusement triste et découragé.

Voulez-vous embrasser tendrement pour moi vos eux charmants bébés » ( Sept 1913)

Il la revoit le temps de quelques conversations dans un parc, lui avouant son amour malheureux. Elle semble émue, lui confie qu’il lui est arrive de penser à lui, mais à quoi bon remuer le passé...

Un an plus tard, Alain-Fournier tombe sous les balles allemandes à Saint-Rémy, non loin de Verdun.

Le 17 octobre 1906, Yvonne de Quiévrecourt (1885-1964) épouse un médecin de marine Amédée Brochet de Vaugrigneuse; un mariage de raison souhaité par son père.

Alain Fournier eut plusieurs relations amoureuses, ainsi - avec une jeune femme de chambre, Jeanne Bruneau (1885-1971) – qui apparaît dans le roman comme Valentine Blondeau, la fiancée d’Augustin Meaulnes – et pendant les années 1910-1912 et 1913-1914 - avec une célèbre actrice, Madame Simone (1877-1985), la femme de l’homme politique Claude Casimir Perier, et que Fournier voulait épouser une fois la guerre terminée.

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J. Cocteau, et une femme : Natalie Paley – Yseult -2/2-

Publié le par Perceval

Natalie Paley, « de sœur potentielle, la femme devint un être étranger, menaçant, tentaculaire – une Gorgone à la bouche haineuse et au ventre grouillant – […] »

Cocteau, Jean (1889-1963) 

La princesse Nathalie Paley en sphinx. 1932

Elle apparaît curieusement sous les traits du Sphinx de sa pièce, La Machine infernale, adaptation du mythe d’Œdipe. Durant l’élaboration de cette œuvre, Dans ses papiers personnels figure un dessin du Sphinx, tracé de sa main et sur lequel a été collée, à la place de la tête, une photographie de Georges Hoyningen-Huene représentant le profil de Natalie Paley. Audessus, le poète a écrit : « Silence. Ici, j’ordonne », une phrase que prononce le monstre au cours de l’acte II. Le Sphinx, « […] la Déesse des Déesses […], la grande entre les grandes », l’équivalent profane de la Vierge, représente la mort. Mais pour Cocteau, la mort n’est pas synonyme de destruction, il s’agit de l’équivalent du mystère, de l’irréel, de la zone du miroir qui représente l’invisible, objectif ultime du poète. […] la fonction des femmes est de révéler le héros à lui-même à travers la découverte de l’énigme de l’existence. […] le personnage s’impose plus que jamais comme le médiateur entre, le visible et l’invisible, entre le temporel et l’atemporel, et entre la vie et la mort ».

  Jean Cocteau et Jean Marais en 1937  

C’est par le mythe et par la poésie que le poète peut atteindre cette vérité, l’invisible, « invisible aux yeux habitués », comme dira Héron. Dans le film de Cocteau, L’Éternel Retour (1943), le personnage d’Yseult s’appellera curieusement aussi Natalie.

Cocteau disait que L’Éternel Retour dont le titre est emprunté à Nietzsche « veut dire que les mêmes légendes peuvent renaître sans que leurs héros s'en doutent-éternel retour de circonstances très simples qui composent la plus simple de toutes les grandes histoires de coeur »

Ce film reprend le mythe celtique et moyenâgeux de Tristan et Iseult en le transposant dans le monde contemporain ( la France occupée de 1943): les accents poétiques, les images, la beauté des plans et des comédiens font de ce film, avec Les Visiteurs du soir et La Belle et la Bête, l’un des joyaux du cinéma fantastique français.

Le personnage que joue Madeleine Sologne ( Nathalie) y dépasse sa condition de femme, « normale », ordinaire, elle incarne une idée de la Beauté et de l’amour sublime au sens platonicien.

Jean Marais dont ce fut la première apparition majeure trouve avec le rôle de Patrice ( Tristan) un tremplin vers la gloire. Il marque la mode des années sombres avec son "pull jacquard". Jean Marais et Madeleine Sologne formeront pour toute la jeunesse de l'époque une sorte d'idéal romantique.

 

Sources : Un article de Catalina GONZÁLEZ MELERO

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'' La Belle dame sans merci '', œuvre d'Alain Chartier (1424)

Publié le par Perceval

''Merci'', vient du latin ' merces 'avec le sens de '' salaire, récompense '', mais aussi avec la signification de '' grâce, pitié '', peut-être parce que la grâce peut parfois être considérée comme une forme de récompense (je te gracie parce que tu t'es bien battu). C'est d'ailleurs ce dernier sens qu'a ''merci'' lorsqu'il apparaît en français avec cette orthographe au XIe siècle.

En 1427 Alain Chartier est envoyé en Écosse pour y négocier le mariage du jeune dauphin (plus tard Louis XI), alors âgé de cinq ans, avec Marguerite d'Écosse. Ici, ce tableau illustre : The story of the famous kiss bestowed by Margaret of Scotland on « la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroles »

 

 

' La Belle dame sans merci. ' (1424) est l'oeuvre la plus connue de Alain Chartier ; poète français et orateur en langue latine (Bayeux vers 1385-vers 1435). Secrétaire du Dauphin, le futur Charles VII, il est considéré comme un des créateurs de la prose oratoire française (le Quadrilogue invectif, 1422).

 

 

La Belle Dame sans mercy, rédigée par Alain Chartier dix ans après la défaite d’Azincourt (1415), fait scandale dans les milieux de la cour. Le sujet est généralement considéré comme un défi aux valeurs de l’amour courtois. Ce poème emprunte une forme courante au XVe siècle, le huitain à trois rimes enlacées, ababbcbc .

L’intrigue met en scène trois personnages : un amant plaintif qui déclare son amour, une dame impitoyable repoussant ses avances et un poète malheureux qui écoute leur conversation en cachette.

La combinaison de « l’amant-martyr » et de « la dame-sans-merci » n’est pas rare dans la littérature médiévale . On retrouve également une situation analogue du poète dans le Débat de deux amans de Christine de Pizan. Pourtant, une opposition aussi constante de la Dame à l’Amant est remarquable parmi les textes de poésie lyrique où est mise en scène la « dame-sans-merci ».

Dans l’œuvre d’Alain Chartier, « tous les arguments de l’amoureux sont immédiatement réfutés » par la Dame. Du début jusqu’à la fin, la Dame se défie des paroles de l’Amant, sans jamais changer d’attitude.

La notion de défiance en moyen français (defiance, deffiance et desfiance) désigne à la fois le « défi » et la « défiance ». Le premier sens, « défi », implique l’« action de défier, de provoquer quelqu’un au combat, de déclarer la guerre à quelqu’un ». Le second sens est : « sentiment de celui qui n’a pas de confiance, manque de confiance, défiance »

Dans La Belle Dame sans mercy, l’Amant, à travers le terme deffiance, insiste sur le fait que les yeux de la Dame le provoquent à la guerre en lui envoyant un héraut représenté par le 'doux regard'. Ici, la deffiance prend le sens de « défi » (au combat) en ancien français

Au début du débat, les « belles paroles » sont l’objet de la défiance de la Dame. Le choix de l’adjectif beau pour qualifier les paroles de l’Amant suggère la futilité des paroles des amoureux

Dans la suite du poème, l’Amant remplace le beau parleur auquel la Dame faisait allusion par le jangleur, celui qui se plaint par calcul...

L’Amant souligne le contraste qui existe entre un tel jangleur – qui ne sait guère dissimuler sa faintise (faux-semblant) – et un homme réellement triste. Aussi justifie-t-il l’authenticité de ses propres paroles. La Dame renchérit sur ce motif, employant l’expression « cruel losengeur »

La faintise atténue la divergence entre deux adjectifs, « villain » et « courtoise », à savoir qu’elle dissimule un cœur vil par des paroles courtoises.

La faintise de la parole est donc un fondement de la défiance de la Dame envers les paroles de l’Amant.

La Dame déprise la souffrance d’amour dont l’Amant se plaint, en l’attribuant à une « plaisant folie »...

Si la Dame adoucit son attitude, l’Amant la contredit en se comparant à des animaux de chasse apprivoisés.

En se défendant de la double accusation de faintise et de change, l’Amant synthétise ici l’objet de la défiance de la Dame.

Le refus de l’Amant de croire les propos de la Dame fait un parallélisme avec la défiance de la Dame. Une valeur de l’amour courtois, à savoir la « loyauté », fait l’objet de la foi de l’Amant. ( …)

La Dame reproche à l’Amant de ne pas s’en rapporter à elle...

De son côté, l’Amant n’accepte pas le conseil de la Dame de trouver ailleurs une dame « plus belle et jente », et n’ajoute pas non plus foi aux paroles de sa bien-aimée...

L’Amant prétend que la démonstration de sa loyauté peut dissiper le soupçon de la Dame. (…) En vain l’Amant essaie-t-il de convaincre la Dame...

La guerre verbale entre l’amoureux et son « amoureuse annemie » prend fin avec l’ultimatum de la Dame : « Une fois pour toutes croyez / Que vous demourrez escondit. » . Nous pouvons interpréter le terme croire comme signifiant « être persuadé » . Le verbe escondire signifie « refuser, repousser », en contexte amoureux.

Ici se déroule une guerre verbale, sous forme de débat entre deux combattants qui ne se font pas confiance et refusent jusqu’à la fin de reculer. Dans cette guerre verbale, bien différente de la bataille conforme au code chevaleresque, le fait de se rendre en demandant « merci » n’est pas accepté. Les requêtes formulées par l’Amant, aussi bien celles destinées à obtenir la « pitié » que la « grâce », sont repoussées par la dureté de la Dame... !

D’une part, la défiance de la dame sans merci porte entièrement sur la fausseté de la parole, faintise, énoncée par l’amoureux, ainsi que sur l’inconstance du cœur de ce dernier, le change.

Voir aussi: LE MYTHE DE LA '' LA BELLE DAME SANS MERCI ''

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Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues-2/3-

Publié le par Perceval

Leonor Fini (c. 1930)

En 1929, l'oncle de Léonor accepte de financer ses études artistiques à Milan, ville de ses premières prémices d'art... Ville où les peintres comme Funi, Carra, Tosi l'introduisent à la magie de la peinture. Le romantisme italien reste sur les gestes et les habits légers de ses personnages... Nathan lui fait connaître le réalisme décalé du groupe Novecento Italiano. Sa plus importante rencontre est celle de De Chirico.

Au bout d'un an, elle se lasse de Milan, de sa misogynie et son climat fascisant. En 1930, elle suit le couple De Chirico à Paris... A son retour à Milan, elle rencontre le prince Lorenzo Ercole Lanza del Vasto de Trabia dont elle tombe tout de suite amoureuse. Leonor s'est mis en tête de faire carrière à Paris, et ils décident de s'installer ensemble à Paris.

En Mars 1932, le couple décide de se séparer; Lorenzo rentre à Milan.

Au café des deux magots, elle retrouve De Chirico, et rencontre Jules Supervielle et Max Jacob. Bientôt, elle est invitée à dîner par de riches aristocrates aimant les arts – Les Noaille, les Montesquiou -. Un jour d'été 1932, deux jeunes gens entament une conversation avec elle dans le bar de son hôtel : ce sont Henri Cartier-Bresson et André-Pierre de Mandiargues. Une semaine après elle s'installe dans le petit appartement de Mandiargues ; dans l'appartement du dessous, Cartier-Bresson vit avec une jeune noire américaine.

André Pieyre de Mandiargues - 1933

de George Hoyningen-Huene: 

Henri Cartier-Bresson, New York, 1935

Sa première exposition personnelle est à la Galerie Bonjean, dont Christian Dior est le directeur.

André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) qu’elle épouse en 1950, est l’un de ces « étranges garçons, extrêmement timides, cultivés, infantiles et détachés de la vie quotidienne », dont parle Leonor Fini dans une lettre à sa mère. Tous deux entament une liaison qui se prolongera durant vingt ans par le truchement d’une abondante correspondance.

En haut: André Pieyre de Mandiargues et Léonor Fini - Italie- 1933

 

Leonor Fini, André Pieyre de Mandiargues, Trieste, 1932, ( à droite )

Photography by Henri Cartier-Bresson

La correspondance de Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues comprend cinq cent soixante lettres (trois cent soixante-dix de Leonor Fini, cent quatre-vingt-dix de Mandiargues) échangées entre 1932 et 1945...

Leonor Fini - Autoportrait au scorpion (1938)

Tandis que Mandiargues met à profit son héritage pour voyager en Europe et visiter ses musées tout en se consacrant silencieusement à devenir écrivain, Leonor Fini tente de trouver sa place dans un monde dominé par les hommes...

Farouchement indépendante, son prodigieux sens de l’observation l’amène à porter un regard impitoyable sur le milieu mondain dans lequel elle évolue où se côtoient artistes, mécènes, galeristes, critiques d’art, créateurs de mode, aventurières et femmes du monde, ce qui ne la décourage pas d’y participer, bien au contraire, car si elle avoue à Mandiargues déplorer « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante », elle le revendique quelques lettres plus tard : « Moi j’ai besoin de consommer beaucoup de monde et de faire le paon en public. »

Léonor Fini

Et Mandiargues d’abonder dans son sens : « (...) je sais que tu aimes, plus que tout, être la reine de la fête et, surtout, que tu es d’une telle beauté, costumée, qu’on ne peut regarder personne d’autre dans les bals quand tu es là. » Tout comme dans ses tableaux, elle aime susciter un état de fascination, et se fasciner elle-même. La voici Narcisse se mirant dans les miroirs de l’Opéra : « J’étais très belle, fantastique, beaucoup plus que le spectacle lui-même. (...) J’avais l’air d’un roi fou, habillé d’immenses feuilles. Je portais dessous une robe noire très moulante, comme tu les aimes, si bien que je paraissais nue, couverte des seuls pétales noirs. » Plus fragile qu’elle n’y paraît, on comprend mieux pourquoi elle ne supportera pas d’être supplantée par Bona Tibertelli dans le regard d’André, et le silence qui s’ensuivit jusqu’à la mort de Mandiargues en 1991 :

Léonor Fini - 1936 New York -

« Si je suis aussi souvent très sûre de moi, c’est parce que je t’ai : tu es mon plus beau et cher miroir, tu me réchauffes, tu me fais parfois ronronner avec une satiété arrogante et une plénitude joyeuse. »

Sans doute est-ce pour la même raison qu’elle collectionne les conquêtes à la manière d’un Casanova au féminin, elle qui estime « ignoble et désespérante la vie érotique des femmes » et aimerait souvent « vivre comme un homme » : « J’ignore pourquoi je me conduis ainsi, il serait facile de conclure que je veuille me libérer vite de ces individus et que je refuse profondément de m’attacher à qui que ce soit. Mais il est également vrai que si cette protection existe, je n’en ai aucune contre le sentiment (c’est vrai) de honte que ces aventures suscitent en moi. Voilà pourquoi, ensuite, je les déteste très souvent. (...) Et puis je ne suis pas complètement impassible et, malgré tout, j’ai parfois besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on m’embrasse, qu’on me cristallise en soi pour un moment. »

A suivre....

Sources : Article d'Olivier PLAT sur la correspondance 1932-1945 entre Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues.

Leonor Fini de Peter Webb

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Schopenhauer et les femmes

Publié le par Perceval

 ''Sur les femmes'', texte publié par Arthur Schopenhauer en 1851, est un flot d’injures misogynes et un règlement de compte avec sa propre mère Johanna. Il la rendra responsable du suicide de son père et lui en voudra jusqu’à la mort. 

De longues années après la mort de son père, voici comment Arthur Schopenhauer relate les faits : « Lorsque mon propre père infirme et misérable se trouva cloué dans un fauteuil de malade, il eut été abandonné à lui-même si un vieux serviteur n’avait rempli auprès de lui les devoirs de charité que madame ma mère ne remplissait pas. Madame ma mère donnait des soirées tandis qu’il s’éteignait dans la solitude, elle s’amusait tandis qu’il se débattait dans d’intolérables souffrances. »  

Johanna, prenant entre ses mains la thèse de doctorat de son fils, De la Quadruple Racine du principe de raison suffisante, déclare : « C’est un machin pour les pharmaciens ». Ce à quoi le philosophe répond : « On lira ces œuvres lorsqu’on pourra à peine trouver l’une des tiennes dans un débarras ! ».

Johanna Schopenhauer était une romancière célèbre, une femme libre qui n’hésitait pas à faire le récit de ses conquêtes amoureuses. Après la mort de son mari, le riche banquier Floris Schopenhauer, elle a hébergé chez elle un de ses amants Georg Von Gerstenbergk, ce qui a occasionné de violentes disputes avec son fils.

Ne pouvant plus se supporter l’un l’autre, mère et fils ne se communiquent, à un certain moment, que par lettre interposée. Après une ultime dispute qui marquera la rupture définitive, Johanna écrit à Arthur : « La porte que tu as claqué si bruyamment après t’être conduit d’une façon très inconvenante avec ta mère, cette porte s’est fermée pour toujours entre moi et toi. Je suis lasse de continuer à supporter ta conduite, je vais à la campagne et je ne rentrerai pas avant de savoir que tu es parti. » Ainsi Schopenhauer quitte la maison de sa mère et ne la reverra plus jamais.

En 1838 Johanna meurt en prenant bien soin de déshériter Arthur, ce qui ne fera qu’aggraver l’image que le philosophe gardera de sa mère.

 

A lire, Ici, la version numérique: Essai sur les femmes, par Arthur Schopenhauer (1851)

- Extrait :

" Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu faire ce qu'en style dramatique on appelle un coup de théâtre; elle les pare pour quelques années d'une beauté, d'une grâce, d'une perfection extraordinaires, aux dépens du reste de leurs jours, afin que pendant ces brèves années d'éclat, elles puissent s'emparer fortement de l'imagination d'un homme et l'entraîner à loyalement se soucier d'elles en quelque manière. Pour réussir dans cette entreprise, la réflexion rationnelle ne donne pas une garantie suffisante. Aussi la Nature a-t-elle armé la femme, comme toute autre créature, et aussi longtemps qu'il en est besoin, des armes et des instruments nécessaires pour assurer son existence; En cela, la Nature agit avec sa parcimonie habituelle "

" les femmes restent toute leur vie de vrais enfants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs yeux, s’attachent au présent, prenant l’apparence pour la réalité et préférant les niaiseries aux choses les plus importantes. Ce qui distingue l’homme de l’animal c’est la raison ; confiné dans le présent, il se reporte vers le passé et
songe à l’avenir: de là sa prudence, ses soucis, ses appréhensions fréquentes.

La raison débile de la femme ne participe ni à ces avantages, ni à ces inconvénients ; elle est affligée d’une myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d’intuition, de voir d’une façon pénétrante les choses prochaines ; mais son horizon est borné, ce qui est lointain lui échappe. De là vient que tout ce qui n’est pas immédiat, le passé et l’avenir, agissent plus faiblement sur la femme que sur nous (…) "

- A sa mort, Schopenhauer fait de son chien son légataire universel ...  

 

 
Caroline Jagemann, actrice de théatre et amante du duc Charles Auguste. Arthur à 21ans tombe amoureux de la jeune femme et lui dédie un poème.    Caroline Medon (1802-1882). Actrice berlinoise avec qui Arthur eut pendant dix ans une liaison secrète.

 

" Parmi les choses que l’on possède, je n’ai pas compté femme et enfants, car on est plutôt possédé par eux " : A. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie

Sources: le site sur Schopenhauer: http://www.schopenhauer.fr/index.html

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -3/3-

Publié le par Perceval

le peintre John Banting, Nancy Cunard et l'écrivain Taylor Gordon devant l'hôtel Grampion à Harlem Mai 1932

le peintre John Banting, Nancy Cunard et l'écrivain Taylor Gordon devant l'hôtel Grampion à Harlem Mai 1932

Alors qu'elle a déjà connu des amants à foison et un mariage raté en 1916, Nancy Cunard jette son dévolu sur le jeune poète surréaliste Louis Aragon, guidée sans doute pour les avant-gardes et une vie de bohème dorée et scandaleuse. La malheuruese détermination qu'affichera Aragon, envers cette « femme fatale » rejoint, après Michael Arlen, la possession ressentie par Aldous Huxley pour cette femme froide et distante... Dans son roman Cercle vicieux ( 1923) Uxley décrit cette fascination pour la belle et cruelle Myra, dangereuse manipulatrice. Un autre roman Contrepoint la dépeint comme un être d’exception, incapable de sentiments, « prédatrice à l'âme virile ».

Nancy est à Paris, elle fréquente Ezra Pound et publie Out Laws... Après une brève relation avec le peintre et romancier Percy Wyndham Lewis, Nancy fréquente la joyeuse faune du célèbre cabaret des années folles, Le Boeuf sur le toit... Elle connaît une passion avec l'écrivain Norman Douglas, se fait peindre par l'expressionniste Oskar Kokoschka, en 1924. En 1925, elle fait la connaissance du couple Fitzgerald... Scott, neuf ans plus tard dans Tendre est la nuit, qualifiera le personnage de garçonne qu'elle lui a inspiré de « redoutable »... A la fin de l'année, elle aborde dans un taxi un Aragon « beau comme un jeune dieu »

Le grand amour malheureux qu'Aragon va vivre avec elle marquera son œuvre à tel point qu'Elsa Triolet avouera : « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »

Sa liaison avec Louis Aragon, qui dure officiellement de 1926 à 1928, condense aussi l’histoire intellectuelle des années 1920. L’année où ils se rencontrent, ce dernier publie intégralement son roman surréaliste Le Paysan de Paris et s’implique de plus en plus dans la rédaction de La Défense de l’infini commencée vers 1923. Au côté de Cunard, écrit-il à Jacques Doucet, « je suis continûment heureux pour la première fois de ma vie ».

Un passage de La Défense de l’infini semble évoquer sa compagne. Armand, l’un des personnages principaux du roman, décrit la femme qu’il aime : « une fille grande ouverte à l’avenir […] félonne et féline […]. Délicieux tombeaux ; grande fille du temps […] ». Dix-neuf chapitres de ce roman, qu’Aragon a essayé de faire disparaître de sa bibliographie pendant quarante ans, ont été retrouvés dans les archives de Cunard . Aragon a plusieurs fois évoqué l’autodafé d’une partie du manuscrit lors d’un séjour commun à Madrid en 1927. Il restera de ce roman Le con d'Irène ( 1928) fragment érotique lu sous le manteau pour échapper à la censure, et dans lequel le personnage de Nancy occupe une place majeure

Leur première année commune est marquée par de nombreux voyages...

Cette même année, Cunard est aussi à ses côtés, en Normandie, lorsqu’il amorce sa rupture formelle avec le surréalisme en écrivant Traité de style (1928), à quelques kilomètres du lieu de villégiature de leur ami André Breton, qui entame alors Nadja. L’année suivante, les activités de « passeuse littéraire » de Cunard continuent avec la traduction (ou son financement) du chapitre d’ouverture de Nadja, en mars 1928, pour la revue américaine Transition d’Eugene Jolas.

Sensibilisée aux arts africains et océaniens, au début des années 1920, par Moffat , c’est avec Aragon que Cunard entame sa collection d’art non occidental.

C’est encore avec Aragon qu’elle fonde, en 1928, sa maison d’édition, Hours Press, qui devait défendre « l’innovation et une nouvelle vision des choses » et publier de la poésie expérimentale. Aragon raconte :

« Nane avait acheté une petite maison avec un jardin, quelque part, au-delà de Vernon, c’est-à-dire un peu au nord-ouest de Vernon, me semble-t-il. Le jeu avait commencé d’installer ici les retours des voyages. Nous faisions presque tout de nos mains, les peintures, aménager une sorte de hangar, pour un projet assez fou, une imprimerie, la presse à bras… un métier à apprendre… composer à la main… est-ce qu’on sait encore ce que c’est aujourd’hui ? J’y avais mis toute ma folie. […] Mon projet était d’imprimer une traduction de Lewis Caroll, un texte en France inconnu, La Chasse au Snark. Tout devait y être de ma main, y compris les caractères de la couverture, inventés par moi. Près d’un an y passa. La maison était devenue la folie de Nancy. Enfin, je ne vais pas raconter ça… » (Aragon ).

Elle découvre le métier d’éditeur-imprimeur avec Aragon, mais c’est surtout avec son nouveau compagnon Henry Crowder, pianiste africain-américain rencontré à Venise, l’été 1928, qu’elle va le pratiquer pendant quatre ans

Partout ils fréquentent jusqu'au bout de la nuit dancings, bordels, cabarets et autre lieux de plaisirs pour insomniaques et amateurs de poudre blanche et de charleston … L'alcool a déjà commencé son travail de sape sur la nature déjà volcanique de Nancy... Outre l'écart de revenus qui marque leur relation au fer rouge, Aragon souffre de son manque d'affection, entre mensonge et jalousie. En 1927, alors qu'ils sont en Normandie, il découvre que Nancy le trompe avec son ami André Breton, et s'en trouve profondément affecté...

En 1928, elle loue un palazzo à Venise, et Aragon l'accompagne, malgré une relation à couteaux tirés. Les scènes se multiplient et il manque de commettre l'irréparable en faisant, exaspéré, une tentative de suicide à l'aide de somnifères. Il s'en tire de justesse, mais ce triste épisode sonne le glas de leur liaison. Contrairement à elle, Aragon, met un certain temps à panser ses blessures...

A Venise, Nancy Cunard rencontre le musicien noir américain Henri Crowder, pianiste jazz, avec qui elle va connaître une grande histoire d'amour.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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Nancy Cunard... Les années 20, puis Aragon. -2/3-

Publié le par Perceval

Dans les années 1920, Nancy Cunard voyage beaucoup en Europe, et vit entre Londres et Paris. La capitale française accueille alors de nombreux Anglo-Saxons, journalistes, écrivains, artistes, photographes, éditeurs, mécènes, poètes, qui seront tous, à un moment ou à un autre, de vrais Parisiens tel que l’entend Valéry Larbaud : « On est parisien dans la mesure où on contribue à l’activité matérielle et à la puissance spirituelle de Paris »

Cunard est une de ces femmes anglo-saxonnes qui ont quitté leur pays trop puritain et se sont installées à Paris pour vivre pleinement leur sexualité ou leurs activités intellectuelles et créatrices. Les couples que forment Gertrude Stein et Alice B. Toklas d’une part, Natalie Barney et Romaine Brooks d’autre part, en sont les exemples les plus célèbres. Cunard, quant à elle, forme un trio original et extravagant avec le couple de journalistes américaines Janet Flaner et Solita Solano, rencontrées en 1923. Plusieurs peintres et photographes les ont d’ailleurs immortalisées en chapeaux haut-de-forme et vestes de cavalière. Symbole de la « mode garçonne » des années 1920, cette tenue, inspirée des dandys du XIXe siècle, représentait, pour ces femmes émancipées, la modernité et la remise en question de la masculinité...

Janet Flanner in Paris, 1927 par Berenice Abbott Janet Flanner and Solita Solano

Cunard est aussi une femme riche et mondaine habillée par Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, Coco Chanel ou Sonia Delaunay . Elle participe aux nombreuses fêtes parisiennes qui rassemblent artistes, écrivains et poètes d’avant-garde ainsi que les élites qui les soutiennent. À partir de 1923, elle devient très proche de Tristan Tzara puis de René Crevel. L’année suivante, Tzara lui dédie sa pièce Mouchoir de nuages .

Man Ray, Tristan Tzara kneeling to kiss Nancy Cunard's hand, Bal du Comte de Beaumont, 1924 Nancy Cunard, by Alvaro Guevara

À partir de 1924, son appartement de l’île Saint-Louis, rue Le Regrattier, aménagé par le décorateur Jean-Michel Frank , devient un lieu de rencontre entre les intellectuels anglo-saxons et l’avant-garde littéraire et artistique parisienne. Elle joue alors, de manières assez variées, le rôle d’intermédiaire, de passeuse ou de traductrice entre ces milieux. En 1924, elle traduit en français, pour Tzara, la pièce Faust de Christopher Marlowe, puis pour Crevel la version anglaise d’un classique japonais, Le Dit du Genji . En 1926, elle propose à l’éditeur l’anglais John Rodker (éditions Ovid) de traduire en anglais le premier roman de l’écrivain Marcel Jouhandeau, Mademoiselle Zéline (1924). Elle tient aussi une chronique régulière, « Paris today as I see it », dans la version anglaise du magazine Vogue. En mai 1926, elle y décrit l’exposition Tableaux de Man Ray et objets des îles présentée à la Galerie surréaliste (Grossman 2009). Cette même année, Man Ray réalise une série de portraits d’elle, dont le plus célèbre en habit léopard et cheveux courts avec au premier plan ses bras recouverts de bracelets africains. Le 5 octobre 1927, le Vogue anglais publie cette photographie légendée « London fashion » et accompagnée d’un petit texte la présentant comme une jeune poétesse vivant à Paris. Cette image fut aussi reproduite en 1929 dans deux autres revues, une belge, Variétés, Revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain, et une américaine, The Little Review. Ce portrait mythique est en quelque sorte une synthèse de l’histoire artistique et culturelle des années 1920, largement étudiée , que l’on associe souvent à la femme émancipée, au goût pour les arts non occidentaux et au primitivisme.

  Nancy Cunard by Cecil Beaton 1929

Avant Man Ray, des peintres comme Lewis, Eugene MacCown, John Banting ou Oskar Kokoschka avaient déjà réalisé des portraits de Cunard , mais à partir de 1926 elle devient le modèle d’autres grands photographes anglo-saxons. Curtis Moffat (ancien mari de son amie Iris Tree), Cecil Beaton et Barbara Key-Seymer, tous sensibilisés à l’esthétique surréaliste, réalisent de magnifiques clichés qui confirment son statut d’icône de l’entre-deux-guerres.

Sources : Muses de Farid Abdelouahab ; et Introduction à « L'Atlantique noir » par Sarah Frioux-Salgas ( Gradhiva - Musée du quai Branly)

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