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Articles avec #litterature tag

Les illustrations de James Sante Avati

Publié le par Perceval

Des images qui ressemblent à des romans...!

Des images qui ressemblent à des romans...!

James Sante Avati (1912-2005) est né à Bloomfield, New Jersey, d'immigrants italiens. Après avoir étudié l'architecture et passé près de trois ans dans l'armée, il déménage à New York, où il commence à illustrer des accessoires de mode et à concevoir des vitrines des grands magasins.

Il a 34 ans quand il commence à illustrer des couvertures de livres de poche. Ses illustrations pour des magazines tels que Collier's and The Ladies' Home Journal  l'ont aidé à décrocher un emploi aux New American Library Publishers. Pour vendre leurs livres, les éditeurs comptent sur une illustration de couverture accrocheuse pour attirer l'œil des lecteurs potentiels. Avati, qui a immédiatement reconnu que le travail d'un illustrateur était de servir l'histoire de l'auteur, se distingue de la plupart des autres illustrateurs de l'époque, en insistant sur la lecture attentive qu'il fait de chaque livre avant de concevoir sa couverture. Il préfère capturer dans une image, le thème général du livre, plutôt qu'une scène spécifique et réaliste …

Avati rend davantage le côté sombre, et reste moins innocemment optimiste que son collègue Norman Rockwell.

Dès le début des années 50, son style - en prise avec la réalité - provoquant mais honnête a été imité, jusqu'en Europe...

 Son innovation est de réussir à capturer le sens de chaque livre en une seule scène. Un article sur lui dans le magazine Harper en 1954, dit: « Sa réussite ne vient pas seulement qu'il réussit à reproduire le réel en quatre couleurs, mais qu'il l'encadre émotionnellement, d'une manière qui séduise le lecteur et l'encourage à lire le contenu du livre, en l'assurant qu'il ne s'ennuiera pas ... »

 

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La Princesse andalouse Wallada

Publié le par Perceval

La Princesse andalouse Wallada

 

Wallâda Bint al-Mustakfi, princesse andalouse, est la fille du dernier Khalife Omeyyade de Cordoue, Mohamed Al-mostafki, chassé du pouvoir ( pour incompétence...) et assassiné en 1025.

Wallada est née en 994... Sa mère était sans doute une esclave éthiopienne chrétienne.

Elle a bénéficié d’une éducation sophistiquée, cultivée et relativement libre.

Wallada ne subit aucune rétorsion à l'avènement de la dynastie des Bani Jawhar à Cordoue.

Elle garde son statut de princesse et continue comme auparavant à organiser chez elle des salons littéraires. Elle a une trentaine d’années et hérite d’une grande fortune.

D'une grande beauté, de corps svelte, teint blanc, yeux bleus, cheveux entre blonds et roux, la poétesse prend alors la décision consciente de rejeter en bloc les carcans des traditions ''médiévales'' qui entravent son autonomie et sa liberté personnelle. Elle délaisse le voile, et ses biographes écrivent qu’elle porte les vêtements transparents des harems de Bagdad en plein public.

Wallada – rebelle - fait broder sur la manche droite de ses robes : «par Dieu, je suis qualifiée pour les hautes positions, et j’avance fièrement dans mon chemin,» et sur la manche gauche :«je permets à mon amant de caresser ma joue, et j’offre mon baiser à celui qui le désire.»

Wallada tient un salon littéraire où les grands esprits, poétesses et artistes, se rencontrent pour réciter la poésie, discuter avec ferveur et jouer de la musique, sans ségrégation de sexe. Lors de ces rencontres, elle prend part aux joutes de poésie en exprimant ses sentiments avec une grande liberté et audace. Wallada charme les cœurs et les esprits...

 

Et, c’est lors de ces rencontres que Wallada rencontre le grand poète de Cordoue, Ibn Zaydoun. C'est alors le grand amour, qui enrichit la littérature arabe de nombreux poèmes enflammés, dont les vers de la poétesse :

 

 

«Sois prêt pour ma visite à l’obscurité,
parce que la nuit est la meilleure gardienne des secrets.
Si le soleil sentait l’étendue de mon amour pour toi,
il ne brillerait plus,
la lune ne se lèverait plus,
et les étoiles s’éteindraient d’émoi.»

Ibn Zaydoun répond:

« Ton amour m’a rendu célèbre parmi les gens.

Mon cœur et mes pensées s’inquiètent pour toi,

quand tu es absent ils ne peuvent pas me consoler

et quand tu arrives tout le monde est présent. »

 Leon Comerre (1850-1917)

Leur liaison défraye la chronique dans la Cordoue du XIe siècle ; mais cet amour ''enflammé'' ne dure que quelques mois. Une brouille due probablement à la jalousie lui porte le coup de grâce. Ibn Zeydoun continuera à écrire à son amour perdu, qu'il ne pourra pourtant jamais plus la revoir. Aussitôt, la poétesse prend pour amant le vizir Ibn Abdus. Plus tard, elle s’éprend de Muhyah Bint al-Tayyani al-Qurtubiyah, l’une des plus belles femmes de Cordoue. Wallada entreprend l’éducation de cette dernière, si bien que Muhyah est devenue elle-même une grande poétesse.

Wallada avance en âge, et perd sa fortune. Aussi, elle renonce à son salon littéraire, et vit dans la maison de son ancien amant Ibn Abdus jusqu’à son décès, en 1091 . La poétesse décède quand les Almohades conquièrent Cordoue.

 

Regrets

« Lorsqu'en hiver nous nous rendions visite, les braises du désir me brûlaient la nuit durant

Comment se fait-il que j'en sois venue à être séparée de lui, c'est bien le Destin qui précipita ce que je voulais éviter

Les nuits passent sans que je vois l'éloignement prendre fin, sans que je vois la patience m'affranchir de la servitude du désir

Que Dieu arrose une terre devenue désormais ta demeure, en déversant une pluie abondante et ininterrompue. »

 

Les adieux

« Une amoureuse a perdu patience et te fit ses adieux pour avoir ébruité un secret, à toi, confié

Elle regrette de n'être pas restée à tes côtés plus longtemps, maintenant qu'elle te reconduit pour te faire ses adieux

Ô toi le jumeau de la pleine lune par l'élévation et l'éclat, que Dieu préserve l'instant qui te vit naître

Si après ton départ, mes nuits sont devenues longues que de fois ne me suis-je plainte de leur brièveté en ta compagnie »

Leon Francois Comerre - La Joueuse de Kouira

 

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Anna de Noailles (1876-1933)

Publié le par Perceval

Anna de Noailles (1876-1933)Anna de Noailles (1876-1933)Anna de Noailles (1876-1933)

L'autre qui sera un des portraits sensationnels de l'exposition de 1900, montre assise sur un somno tendu d'un satin bleu glacé, une énigmatique femme du Premier Empire, gainée dans un fourreau de satin bleu lunaire. Le nu des bras et des épaules luit du blanc froid des nénuphars; de grands yeux étonnés, à la fois aqueux et sombres, s'irradient dans la pâleur d'un visage de nymphe, une chevelure brune la coiffe de nuit. Sa pose, avec l'eurythmie de ses deux bras écartés de sa taille, est celle d'une pythonisse attendant le dieu; ils ont ces bras frêles et froids, la courbe lente d'un cou de cygne, et, dans les luminosités bleues qui la baignent, cette femme est surtout lunaire et nocturne, elle est Hécate aux trois visages, elle est prêtresse d'Artémis en Tauride, ou la Léda de Pierre Louÿs, et cette délicieuse et sombre figure, où l'on voudrait voir une nymphe de l'Erèbe, est le portrait de la comtesse de Noailles.

Le Journal, un article de Jean Lorrain daté de Janvier 1900

La mort dit à l’homme…

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.

J’emplirai votre coeur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

- Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encore, qu’il fait jour, qu’il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
– Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…

Anna de Noailles

Quelle séduction byzantine dans son portrait de la comtesse de Noailles dans les boucles de cheveux noirs étrécissant le front de la tête fine et impressionnable aux pommettes légèrement colorées, dans la maigreur des genoux croisés sous la jupe de soie bleu-pâle, dans la souplesse gracile du buste, dans la courbe flexible du bras frêle comme un cou de cygne, allongé nonchalamment en arrière et appuyé à peine du bout des doigts fluets sur un coussin…

La Revue Illustrée n°4 de Février 1, 1900

L’inquiet désir

Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l’âme rapportés.

- Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l’odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L’éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s’ébat dans l’air mol et fleuri.
- Mon coeur, qu’attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l’enfance étonnée
Qui regarde, s’élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l’essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l’âme sans effort sentait monter sa sève ?

- Ah ! mon coeur, vous n’aurez plus jamais d’autre bien
Que d’espérer l’Amour et les jeux qui l’escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient…

Anna de Noailles 

La comtesse de Noailles, à côté, est princesse grecque, venue des frises du Parthénon; et son fin visage est joliment casqué du chignon que ceint la bandelette classique. Devant tant de magie et tant de beauté, tant de souplesse exercée, ces yeux si purs, cette poitrine petite, fleurie d'un hortensia bleu, ces plis de robe menus et serrés au galbe des hanches, et toute la grâce des bras appuyés sur les coussins, je crois aux vierges de Phidias, à la splendeur de la Hellade, et voici que me reviennent en mémoire ces phrases deLa Tentation de Saint-Antoine…

La Plume, Article de G. Coquiot en 1902

A la nuit

Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune,

Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand coeur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être,

Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille,

Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,
Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,
Vois mon coeur bondissant, ivre comme un bateau,
Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !

Regarde, nuit dont l’oeil argente les cailloux,
Ce coeur phosphorescent dont la vive brûlure
Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux,
L’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre.

Vois mon coeur plus rompu, plus lourd et plus amer
Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes
Lèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de mer
Dans la brume mouillée, agile et taciturne.

A ce coeur si rompu, si amer et si lourd,
Accorde le dormir sans songes et sans peines,
Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,
Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…

Anna de Noailles

Voir aussi:

Les passions d'Anna de Noailles: ICI

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La réalité et la fiction : Thiers – Rastignac -2/3-

Publié le par Perceval

Avec le républicain Armand Carrel, son ancien condisciple et ami François-Auguste Mignet et le libraire éditeur Auguste Sautelet, Thiers fonde, au tout début de 1830, un journal d’opposition au régime de Charles X, Le National, dans lequel il développe ses conceptions politiques.

  • 1830-1840 : Élu député d'Aix-en-Provence (sera réélu jusqu'en 1848).

Lors des Trois Glorieuses (1830), il est de ceux qui poussent Louis-Philippe d’Orléans à prendre le pouvoir.

Après la mort de Casimir Perier, Thiers entre, le 11 octobre 1832, dans le premier ministère Soult au poste-clé, en ces temps troublés, de ministre de l'Intérieur. Avec Guizot et le duc de Broglie, il forme une triade de « talents supérieurs » qui domine le ministère.

 

* Après avoir longuement correspondu avec Eve Hanska, Balzac la rencontre en septembre 1833 et devient son amant.
  • 1833 : Thiers est élu à l'Académie française.

    Elise Dosne ( ep Thiers)

    En novembre 1833, A. Thiers épouse Élise Dosne ( elle a 15 ans, et lui 36 …!) la fille aînée de sa maîtresse. Balzac fait une référence caustique à ce mariage dans La Maison Nucingen en écrivant : « Après quinze ans de liaison continue et, après avoir essayé son gendre, la baronne Delphine de Nucingen avait marié sa fille à Rastignac. » Ce mariage lui apporte une très grande fortune, mais ne lui donne aucune position sociale solide. Élise apporte en dot un hôtel particulier situé place Saint-Georges, qui abrite aujourd'hui la fondation Dosne-Thiers.

Selon la rumeur des salons, leur mariage sera longtemps platonique. Elise est jolie fille mais elle est boudeuse comme une enfant gâtée. Thiers la délaisse au profit de son plus proche collaborateur, le comte Roger du Nord, qui en fait sa maîtresse. 

À cette époque, Thiers plaît à Louis-Philippe, qu’il sait divertir et flatter. Il est nommé au ministère de l’Intérieur.

Thiers évolue vers le centre gauche, puis vers la gauche. Cette évolution est encouragée par le roi, qui cherche à le détacher de ses amis doctrinaires Guizot et Broglie pour mieux affirmer son propre pouvoir. Après que la Chambre des députés a renversé le ministère Broglie, Louis-Philippe nomme Thiers président du Conseil du 22 février 1836 au 6 septembre 1836.

 

1838- 1839, dans Le Député d'Arcis, Rastignac épouse en 1839 la fille de Delphine et du baron de Nucingen. Delphine est enfin reçue chez la marquise d'Espard, reine de Paris.
Rastignac est pour la seconde fois ministre, il vient d’être fait comte et suit les traces de Nucingen.
* Pour pouvoir rembourser toutes ses dettes Balzac devient journaliste dans La Silhouette, La Caricature mais aussi La Chronique de Paris en 1836. A partir de cette date, la plupart des romans de Balzac furent d'abord publiés en feuilleton avant d'être édités en volume. Dès lors, il ne vécut que pour la littérature et à un rythme de forcené.
 
* En 1842, pour la première fois, une édition de La Comédie Humaine apparaît de façon complète. C'est alors que l'œuvre ne cesse de s'enrichir. 
 
A suivre ... 

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L'Art d'aimer au Moyen-Age- 2/2 -

Publié le par Perceval

Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.
Le Roman de la Rose.

Le Roman de la Rose.

L'Art d'aimer au Moyen-Age- 2/2 -
L'Art d'aimer au Moyen-Age- 2/2 -
L'Art d'aimer au Moyen-Age- 2/2 -
L'Art d'aimer au Moyen-Age- 2/2 -

L'art d'aimer au Moyen-âge, c'est plus que les arts d'aimer d'Ovide ; Ovide infiniment copié, imité , traduit à cette époque... Le Moyen-âge s'est fait de l'amour une idée originale et neuve. Il a lié l'amour et la poésie, et a pris au sérieux le désir, au point d'y voir, par la médiation de l'art littéraire, la clé de toute révélation de soi et le moteur de tout dépassement de soi.

Dans les dernières années du XIe siècle apparaissent des formes littéraires originales, promises à un développement rapide et spectaculaire : la chanson de geste en langue d’oïl, la poésie lyrique et amoureuse des troubadours en langue d'oc.

 

Les troubadours proposent un art d'aimer : la fin'amor, l'amour affiné, parfait, épuré, non pas dans le sens qu'il serait platonique, mais comme un métal en fusion qui coule du creuset, pur de tout alliage et de toute scorie. C'est cet amour que nous appelons communément aujourd'hui l'amour courtois, l'amour tel qu'il se pratique dans le milieu raffiné des cours.

On a souligné la parenté formelle qui unit les chansons de Guillaume IX aux genres poétiques cultivés par les arabes de l’Espagne andalouse, l'amour courtois et l'amour odhrite des poètes arabes...

L'art d'aimer médiéval découle de l'effort pour faire vivre le désir, pour lui éviter la satiété comme le désespoir...

En effet : L'amour est par nature paradoxal et contradictoire. L'amour c'est le désir. Le désir désire son assouvissement. Assouvi, il meurt. La nature du désir est de désirer la mort. Et s'il désire vivre sa vie de désir, il désire la frustration, non la satisfaction...

André le Chapelain, a écrit au XIIe siècle un traité intitulé ordinairement De Amore, et souvent traduit, de façon quelque peu fautive, Traité de l'Amour courtois... De Amore a été écrit à la demande de Marie de France, fille du roi Louis VII et d'Aliénor d'Aquitaine.

Dans la seconde partie du traité, « Comment maintenir l'amour ? », l’auteur expose 21 « jugements d’amour » qui auraient été prononcés par certaines des plus grandes dames du royaume de France : sept de ces jugements sont attribués à Marie de France, comtesse de Champagne, trois à sa mère, Aliénor d'Aquitaine, trois autres à sa belle-sœur, la reine de France Adèle de Champagne, deux à sa cousine germaine, Élisabeth de Vermandois, comtesse de Flandre, un à l'« assemblée des dames de Gascogne » et cinq à Ermengarde de Narbonne (jugements 8, 9, 10, 11 et 15), qui est la seule dame nommément désignée par l'auteur qui ne soit pas apparentée aux autres. En dépit du caractère probablement fictif de ces jugements, ils attestent de la renommée acquise par Ermengarde dans le domaine de l’amour courtois, même dans l’ère culturelle de la langue d'oïl.

Sources : L'Art d'aimer au Moyen-âge - Michel Zink

Voir aussi, ICI, La-femme-convoitée-et-l'amour-courtois

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Film noir ...

Publié le par Perceval

Film noir ...

Les dames du '' hard-boiled ", apparaissent avec un genre du roman policier dont les deux auteurs fondateurs pourraient être Dashiell Hammett dès 1923 et Raymond Chandler en 1933. Auteurs emblématiques de ce qu’on appela assez  vite: la « hard-boiled school ». Le rôle de la femme dans ce récits, donnera ce que l'on appelle en français: la femme fatale; celle par qui le Mal arrive, celle qui provoque la destinée. Pour le pire...

Par ailleurs on y rencontre aussi des femmes coopératives, délurées mais pas trop, qui aident souvent le héros, ou qui peuvent même être ses amies de cœur, ses amantes. Souvent il faut les conquérir avec un mélange de charme et de brutalité.

Comme tout est plus explicite dans ces romans et nouvelles, les relations homme-femme y sont souvent décrites avec une forte tonalité sexuelle, offrant une vérité plus poussée des relations amoureuses, dans leurs intentions et dans leurs descriptions...

Ces femmes accompagnent ce personnage emblématique qu'est "le privé " et qui a envahi tout un pan de la littérature policière moderne, de Sam Spade et Philip Marlowe, à Lew Archer ou Mike Hammer.

Durant les années 40 et 50, la qualité et le succès du film noir américain, basé sur la littérature Hard-boiled de l’époque, va renforcer les archétypes du genre : le privé et la femme fatale.

 

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Les passions d' Anna de Noailles

Publié le par Perceval

Roumaine et Grecque de par ses origines, la princesse Brancovan,  - née à Paris le 15 novembre 1876 -  évolue au coeur de la vie mondaine parisienne au commencement du XXe siècle. Elle est la fille du prince Grigore Bibescu-Basarab. Sa mère est la pianiste grecque Raluca Moussouros, à qui Ignacy Paderewski dédia nombre de ses compositions.

Son enfance s'écoulera entre les jardins d'Ile de France et les bords du lac Léman. "La petite  « Ville d'Evian en Savoie... est pour moi le lieu de tous les souvenirs. C'est là que j'ai dans mon enfance tout possédé et dans l'adolescence tout espéré. »

anna de Noailles 1

 

L'abbé Arthur Mugnier, pour certains l'aumônier des salons de l'époque, a joué un rôle déterminant dans la conversion de la princesse Bibesco au catholicisme.

La jeune Anna de Brancovan se marie le 17 août 1897 avec le comte Mathieu de Noailles.

En cette fin de siècle survient le scandale du Capitaine Dreyfus. Elle prend parti, s'enthousiasme et devient dreyfusarde de la première heure.

Elle publie son premier livre en 1901 à l'âge de 25 ans : "Le Cœur innombrable", succès considérable qui dépassera toutes les espérances de l'auteur. Ensuite paraît "L'Ombre des Jours" (1902) Il faudra attendre six années pour recevoir ce qui reste le chef-d'œuvre de l'auteur :"Les Vivants et les Morts" (1913).

Anna de Noailles fait partie de la troupe des jeunes intrépides aux côtés de Liane de Pougy et de Marcel Proust.

Ecrivain Charles Demange, neveu de Maurice Barrès se suicide en 1909, suite à ses amours déçues.

Henri FranckElle a une liaison avec Henri Franck (mort en 1912), poète patriotique proche de Maurice Barrès, frère de Lisette de Brinon.

 

Elle entretient une correspondance et une relation amoureuse avec Maurice Barrès ( cet amour lui inspira Un Jardin sur l'Oronte (mai 1922) roman qui choqua nombre de ses lecteurs catholiques. ). Il écrit encore que cet amour « leur a rendu la vie impossible, la mort négligeable et l’éternité nécessaire ». Il la quitte en 1908 et rompt en 1909. Ils se réconcilient en 1916.

Maurice Barrès, parlant d'Anna :

Maurice Barrès 1923 -         " Parfois elle est tout le sérail, elle s'enveloppe de soies la tête ; elle se pelotonne : quelle émotivité : éternelle Esther qui défaille sans cesse."

 

Anna écrit au cours du séjour de Barrès à Amphion :

 -         " Nous étions l'un près de l'autre. Nous nous taisions. Nous n'avions rien à nous dire si grande était la communion de notre esprit."

 

Anna de NOAILLES

Recueil : "Poème de l'amour"

Le plus hanté des deux amants
A moins besoin de son ivresse
Que de voir faiblir son tourment.
Il lui faut que cet excès cesse !

— Je ne veux pas mourir avant
De t’avoir trouvé moins charmant…

 

Au début du XXe siècle, son salon de l’avenue Hoche attire l’élite intellectuelle, littéraire et artistique de l’époque parmi lesquels Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu, l’abbé Mugnier ou encore Max Jacob. C’est également une amie proche de Clemenceau.

  anna de Noailles princesse

 

"Poèmes de l'Amour" paraît en 1924. Le recueil comporte 175 poèmes qui résument un amour mal vécu; ils sont inspirés en grande partie par la rencontre d'Anna de Noailles avec Maurice Chevallier, dont elle tombera amoureuse. François Mauriac dira à propos de ce livre "qu'il est une analyse impitoyable de l'amour".

La Comtesse de Noailles meurt le 30 avril 1933 à Paris, entourée de son mari Mathieu de Noailles, de son fils et de sa belle-fille. La Troisième République lui accorde des funérailles officielles.

J'écris pour que le jour où je ne serai plus

On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j'aimais la vie et l'heureuse Nature.

Attentive aux travaux des champs et des maisons,
J'ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l'eau, la terre et la montagne flamme
En nul endroit ne sont si belles qu'en mon âme !

J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j'ai eu cette ardeur, par l'amour intimée,
Pour être, après la mort, parfois encore aimée,

Et qu'un jeune homme, alors, lisant ce que j'écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M'accueille dans son âme et me préfère à elles…

Anna de Noailles
L'Ombre des Jours
Calmann-Lévy, 1902

 

Voir Aussi:

ANNA DE NOAILLES ET MAURICE BARRÈS : CORRESPONDANCE -1/3-

ANNA DE NOAILLES ET MAURICE BARRÈS : CORRESPONDANCE -2/3-

ANNA DE NOAILLES ET MAURICE BARRÈS : CORRESPONDANCE -3/3-

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Lika, un amour de Tchekhov

Publié le par Perceval

Lika et Tchekhov, film '' Anton Tchékhov 1890 "

Lika et Tchekhov, film '' Anton Tchékhov 1890 "

Lydia Stakjevna Mizinova (Lika) (1870-1937)

Lydia Mizinova, surnommée « Lika », est reçue chez les Tchekhov en octobre 1889. Elle enseigne la langue russe dans le gymnase privé de L.F. Rjeskaïa où enseigne également Marie Tchekhov, et elles sont liées d’amitié. C’était une très belle jeune femme aux cheveux blonds cendrés, aux yeux gris, et comme le dit Tchekhov, « aux sourcils de zibeline ». Elle n’a que vingt ans.

Elle tombe passionnément amoureuse de Tchekhov. Il est sensible à son charme, mais il reste aussi sur la défensive et bien décidé à ne pas s’engager avec elle. En avril 1890 il part pour Sakhaline et ne lui écrit pas pendant les six mois que dure son voyage, alors qu’il écrit de nombreuses lettres à sa famille et à Souvorine.

 

En juin 1891, il écrit :

« Chère Lydia ! Je vous aime passionnément, comme un tigre, et vous offre ma main ! »

Par contre, le 28 juin 1892 :

« Noble et brave Lika ! Dès que vous m’eûtes écrit que mes lettres ne m’engageaient à rien, j’ai respiré librement sans craindre que quelqu’un, voyant ces lignes, m’oblige à me marier avec un monstre tel que vous. En vous, Lika, habite un gros crocodile et je fais bien d’écouter mon bon sens et non mon cœur mordu par vous. Allons, au revoir, épi de maïs de mon âme ! J’envie vos vieilles chaussures qui vous voient chaque jour ! »

Il maintient le trouble, la maltraite par son rejet, sa froideur... Sans doute cherche t-il à préserver sa solitude ( d'écrivain), mais lui-même s'interroge sur son insensibilité, son incapacité d’éprouver un véritable sentiment amoureux...

Avec le temps, il se montre de plus en plus indifférent et cruel tout en entretenant ce lien douloureux... Il la critique durement quand, lassée de l’attendre en vain, elle a une liaison avec son ami le peintre Lévitan.
En 1894, elle se laisse séduire par l’écrivain Potapenko qu’elle avait souvent rencontré chez les Tchékhov à Melikhovo. Ces liaisons avec des amis très proches de Tchékhov sont une provocation - et un appel au secours qui lui est adressé.

Elle lui écrit : « Il y a un seul homme au monde qui aurait pu encore me retenir de cette autodestruction consciente, mais cet homme ne s’intéresse nullement à moi. Écrivez-moi, je vous en supplie, et n’oubliez pas celle que vous avez abandonnée ».

Séduire et abandonner... Ce scénario constitue la trame sur laquelle se tissent la plupart des pièces de Tchekhov. Platonov et Ivanov sont d’odieux séducteurs, narcissiques, désinvoltes, inconstants et cruels. Mais au-delà du marivaudage, on ressent chez eux le remords et la culpabilité de faire souffrir, et la douleur de l’impuissance d’aimer-jusqu’au désespoir.

Vera Komissarzhevskaya, le premier interprète du rôle de Nina Zarechnaya La Mouette, un film de 1972

- Les péripéties de l’aventure de Lika avec Potapenko et ses conséquences dramatiques pour elle se retrouvent clairement dans « la Mouette » sous les traits de Nina et de Trigorine.

Potapenko n’était pas libre et n’avait jamais envisagé de quitter sa femme. Il abandonne Lika à Paris en octobre 1894. Elle est enceinte. Seule, réfugiée en Suisse, elle écrit à Tchékhov plusieurs lettres désespérées. Il les trouve à Nice fin octobre. Elle lui avait écrit :
« Il est clair que je suis condamnée et que ceux que j’aime me dédaignent. C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous parler. Je suis très malheureuse. Il ne reste pas trace de la Lika d’avant ; Il me semble que vous avez toujours été indifférent à l’égard des gens.. »

Tchékhov ne répond pas.

En décembre, elle l'appelle encore :

« Il y a bientôt deux mois que je suis à Paris et je n’ai pas un mot de vous. Est-il possible que vous soyez fâché contre moi ? Sans vous, je me sens complètement perdue et rejetée. Je donnerais la moitié de ma vie pour être à Melikhovo, me trouver assise sur votre divan et parler avec vous ».

Non seulement Tchékhov ne répond pas, mais il renoue avec Potapenko dont la conduite envers Lika l’avait pourtant indigné peu de temps auparavant."

Dans sa préface intitulée Tchekhov et les femmes (dans La Dame au petit chien et autres nouvelles), Roger Grenier souligne cette difficulté, sinon impossibilité, d’aimer, ouvertement avouée dans la nouvelle intitulée Vera : « Il voulait découvrir la raison de son étrange froideur. Il voyait bien qu’elle était en lui-même, et ne provenait pas d’une cause extérieure. Il reconnut que ce n’était pas la froideur dont se piquent si souvent les gens intelligents, ni la froideur d’un fat imbécile, mais une simple impuissance de l’âge, l’incapacité de ressentir profondément la beauté, une vieillesse précoce acquise par l’éducation, par la lutte désordonnée pour gagner son pain, par la vie isolée dans une chambre d’hôtel. » Grandi avant l’âge, Tchekhov ne croit pas au bonheur mais à « quelque chose de plus sage et de plus grand ».

Sources : Une psychanalyste lit Tchékhov, Annie Anargyros

Jenna Thiam dans ''Anton Tchékhov 1890 '' film 2015

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Mademoiselle de Maupin – 2/2-

Publié le par Perceval

 

Le chapitre XII donne la parole à Mademoiselle de Maupin, qui fait le récit à son amie Graciosa, de sa rencontre avec Rosette, qui provoque un tête-à-tête avec ''le jeune homme'', espérant toujours qu'il va s'enhardir...

Mademoiselle de Maupin (1922), Fernand Siméon Illustration de Fernand Siméon pour “Mademoiselle de Maupin” - 1922,   Georges Crès, Paris.

Après la collation, Rosette égayée par un verre de vin des Canaries, assise près de Théodore sur une dormeuse assez étroite, se laisse aller en arrière et se renverse sur son bras très amoureusement.

« Je la contemplai quelque temps, avec une émotion et un plaisir indéfinissables, et cette réflexion me vint, que les hommes étaient plus favorisés que nous dans leurs amours, que nous leur donnions à posséder les plus charmants trésors, et qu'ils n'avaient rien de pareil à nous offrir. Quel plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller au devant du baiser et le provoquer ! ces chairs satinées, ces lignes ondoyantes et qui s'enveloppent les unes dans les autres... ; quels motifs inépuisables de délicates voluptés que nous n'avons pas avec les hommes ! Nos caresses, à nous, ne peuvent guère être que passives, et cependant il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir ... Son corps, facile et souple, se modelait sur le mien... La douce chaleur de son corps me pénétrait à travers ses habits et les miens... Ma situation devenait fort embarrassante, et passablement ridicule... Les façons entreprenantes m'étaient interdites, et c'étaient les seules qui eussent été convenables... Cette scène, tout équivoque que le caractère en fût pour moi, ne manquait pas d'un certain charme qui me retenait plus qu'il n'eût fallu ; cet ardent désir m'échauffait de sa flamme, et j'étais réellement fâchée de ne le pouvoir satisfaire : je souhaitai même d'être un homme, comme effectivement je le paraissais, afin de couronner cet amour... Ma respiration se précipitait, je sentais des rougeurs me monter à la figure, et je n'étais guère moins troublée que ma pauvre amoureuse. L'idée de la similitude de sexe s'effaçait peu à peu pour ne laisser subsister qu'une vague idée de plaisir... A la fin, n'y tenant plus, elle se leva brusquement... elle pensa qu'une timidité enragée me retenait seule, ...elle vint à moi, s'assit sur mes genoux... me passa les bras autour du cou, croisa ses mains derrière ma tête, et sa bouche se prit à la mienne avec une étreinte furieuse ; ...Un frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes seins se dressèrent. Rosette ne quittait pas ma bouche ; ...nos souffles se mêlaient. Je me reculai un instant, et je tournai deux ou trois fois la tête pour éviter ce baiser, mais un attrait invincible me fit revenir en avant, et je le lui rendis presque aussi ardent qu'elle me l'avait donné. Je ne sais pas trop ce que tout cela fut devenu, si... »

 

Albert, lui se débat, avec les sentiments douloureux que lui inspire Théodore de Sérannes. En réalité, l'amoureux a l’intuition du véritable sexe de cet idéal de beauté qu’il vient enfin de rencontrer....

Madeleine-Théodore finit par goûter à cette liberté que lui offre son travestissement. Mieux, cela lui donne également accès à la culture et conséquemment au goût des jolies choses. Les femmes, constate-t-elle, sont prisonnières de corps et d’esprit : « Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose ».

À la toute fin du roman, Théodore reprend ses habits de femme et va offrir sa virginité à D’Albert. Au petit matin, elle le quitte pour rejoindre Rosette ! Puis, elle part, les quittant tous les deux.

 

Extrait de la préface, magnifique page d’anthologie :

« Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce vocable n’est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Vous êtes savetier, je suis poète. - Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon second. - Un dictionnaire de rimes m’est d’une grande utilité ; vous n’en avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire qu’un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une ode. - Après cela, vous objecterez qu’un savetier est bien au-dessus d’un poète, et que l’on se passe mieux de l’un que de l’autre. Sans prétendre rabaisser l’illustre profession de savetier, que j’honore à l’égal de la profession de monarque constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use moins de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que courir d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque place. Je sais qu’il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de l’âme. A ceux-là, je n’ai rien à leur dire. Ils méritent d’être économistes dans ce monde, et aussi dans l’autre.

Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si ce n’est à ne pas nous abonner au Constitutionnel ni à aucune espèce de journal quelconque. Ensuite, l’utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot. L’homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de place.

Aubrey Beardsley 

pour ''Mademoiselle de Maupin''

Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n’en faut pas plus pour le loger et empêcher qu’il ne lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement autour du corps, le défendra aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé. Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-Chaise.

Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. - On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes. À quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ?

Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. - L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. »

Théophile GAUTIER, Mademoiselle de Maupin (1835), « Préface ».

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Mademoiselle de Maupin -1/2-

Publié le par Perceval

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Noüy (1842-1923) - Mademoiselle de Maupin

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Noüy (1842-1923) - Mademoiselle de Maupin

Mademoiselle de Maupin est un roman épistolaire français écrit par Théophile Gautier et publié en 1835. Première grande œuvre de l'auteur, le roman raconte la vie de Madeleine de Maupin et ses aventures galantes.

Dans le roman, Madeleine de Maupin, avant de succomber aux avances des hommes, désire se travestir afin de surprendre leurs secrets. Elle parcourt donc le monde, sous le nom de Théodore, en quête d’aventures galantes. Albert, le héros de la première partie du livre, soupçonne la vérité, et tombe amoureux de Madeleine. Rosette, la précédente conquête de D’Albert, est trompée par le déguisement, elle aime Théodore/Madeleine qui doit par ailleurs se battre en duel pour avoir refusé d’épouser une jeune fille.

L'avis de Baudelaire : « Avec Mademoiselle de Maupin, apparaissait dans la littérature le Dilettantisme qui, par son caractère exquis et superlatif, est toujours la meilleure preuve des facultés indispensables en art. Ce roman, ce conte, ce tableau, cette rêverie continuée avec l’obstination d’un peintre, cette espèce d’hymne à la Beauté, avait surtout ce grand résultat d’établir définitivement la condition génératrice des œuvres d’art, c'est-à-dire l’amour exclusif du Beau, l’Idée fixe »

 

Reprenons...

Théophile Gautier. 
Mademoiselle de Maupin. 
Paris Conquet et Charpentier, 1883. 
George Barrie & Son, 1897
 compositions de Édouard Toudouze, 
gravées par Eugène André Champollion.

Albert, qui se voudrait être '' héros romantique '' bute contre ce qui lui paraît être une réalité lamentable, celle de ne pouvoir rencontrer ici-bas l’absolue Beauté... Une veuve libertine et sensuelle, qui répond au fâcheux prénom de Rosette, noie quelque temps ce désir inassouvi dans la griserie des sens.

« c'est un délicieux compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu'une maîtresse... » (chap. III). Albert n'est cependant pas pleinement satisfait, bien que comblé sur le plan physique : « au lieu d'être tout à fait heureux, je ne le suis qu'à moitié ». Et le voilà qui cherche d'où cela peut venir... Tout au long du chapitre V, d'Albert essaie d'exprimer ses contradictions intimes, son regret de l'idéal abandonné, son amour exacerbé de la beauté, toutes les rêveries creuses qui le poursuivent dans la solitude où il vit.

 

- Rosette veut distraire son amant, et envoie des invitations à ses connaissances du voisinage.

 

Ainsi, surgit Théodore de Sérannes, jeune homme dont Rosette s’est autrefois passionnément éprise, mais qui pour des raisons mystérieuses n’a pu répondre à son amour.

« ... dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trois jours ; ... Le seul défaut qu'il ait, c'est d'être trop beau et d'avoir des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d'une paire d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une expression indéfinissable... Il est vraiment parfait... Il avait derrière lui, monté sur un petit cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose, joli comme un séraphin... Tout redoutable cependant que soit(auprès de Rosette) un pareil rival (le jeune cavalier), je suis peu disposé à en être jaloux, et je me sens tellement entraîné vers lui, que je me désisterais assez volontiers de mon amour pour avoir son amitié. »

 

Et là, Albert panique lui aussi parce qu’il doit s’avouer qu’il succombe au charme de Théodore. “Naturellement”, Théodore n’est autre que Madeleine de Maupin, superbe jeune femme qui a conçu le projet fou de s’enfuir de son couvent dans les habits d’un homme. But du stratagème : s’introduire dans les groupes masculins afin de reconnaître, parmi les mâles d’autant plus misogynes qu’ils sont « entre eux », la perle rare.

En 1835, le thème du travestissement est à la mode : 1829 a vu naître la Fragoletta de Latouche, 1830 la Sarrasine de Balzac. Un article de Castil-Blaze paru dans l’Artiste en 1831 raconte les folles aventures de Madeleine d’Aubigny. Le Figaro du 12 avril 1833 enfin parle de femmes duellistes, de Sophie Arnould et de Madeleine de Maupin. En effet, mademoiselle de Maupin a vraiment existé … !

 

(Celle-ci vécut au XVIIe siècle, sous Louis XIV. Elle défraya la chronique par son comportement pour le moins atypique. Cette aventurière, douée à la fois pour le chant et l’épée, n’hésita pas à se travestir en homme et à séduire, dit-on, quelques jeunes femmes.)

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