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Sophie Gay -1-

Publié le par Perceval

Sophie Gay, crayon par J.B Isabey
Sophie Gay, crayon par J.B Isabey

Cet extrait d'une lettre de Sophie Gay à sa fille Delphine (trouvée sur le site du Mesnil-Saint-Denis), nous plonge dans l'Histoire , mais tenue par la main de ceux qui nous ont précédés, par les jansénistes d'un côté et les créateurs de la presse moderne, de l'autre.

Dans sa maison de Versailles, assise à son bonheur-du-jour, trempant sa plume à moitié écrasée dans l'encrier, Sophie Gay (1776-1852), s'adresse à sa fille Delphine Gay de Girardin (1804-1855)

Sophie a reçu dans son salon tout le gotha des écrivains et artistes de l'époque : Mme Récamier, Chateaubriand, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, Lamartine, Balzac, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Jules Hanin, George Sand, Isabey, Talma, Scribe, Eugène Sue, Madame de Staël, Mélanie Waldor...

Pendant le Directoire elle fut une femme à la mode,

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Sophie Gay par J.B. Isabey

recevant dans son brillant salon. En 1799, elle rompit avec son mari, peu après elle se remaria avec Jean Sigismond Gay (1768-1822) qui devait devenir sous l'Empire, receveur général au département de la Roër, et qui lui donna trois enfants, dont Delphine, la future Mme de Girardin...

 

 

 

Versailles, 20 septembre 1842

 

[...] ce tems moitié pluie, moitié soleil convient mieux à ma santé que la grande chaleur aussi en-ai je profité pour faire quelques visites dans les environs. [...]

J'ai été visiter aussi une autre puissance déchue : les ruines de Port-Royal. M. et Mme Gauthier, les propriétaires du château féodal du Mesnil-Saint-Denis où Mme de Sévigné allait dîner chaque fois qu'elle visitait la Mère Angélique, la soeur du Grand Arnault, l'abbesse du Port-Royal femelle, m'avaient invitée à faire comme elle, c'est à dire dîner dans leur château.

En sortant de la vallée où Pascal pensait Les Pensées, je suis partie par un assez beau tems d'ici pour me rendre 4 heures plus loin où se trouve le Mesnil-Saint-Denis.

Portrait--vers-1665--de-Marie-de-Rabutin-Chantals--Marquise.jpgPortrait vers 1665 ...
En 1674, Madame de Sévigné, résidant au Mesnil-Saint-Denis chez l’académicien Montmor, vint à Port-Royal voir le vieil Arnauld d’Andilly et son oncle Renaud de Sévigné, qui y étaient retirés : «Ce Port-Royal est une Thébaïde, c’est un paradis ; c’est un désert où toute la dévotion du christianisme s’est rangée. C’est une sainteté répandue dans tout le pays, à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu’on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de Saint-Jean-Climaque ; les religieuses sont des anges sur la terre… Tout ce qui les sert, jusqu’aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je vous avoue que j’ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j’avais tant ouï parler ; c’est un affreux vallon, tout propre à inspirer le goût de faire son salut…»

(lettre à Mme de Grignan du 26 janvier 1674)



Reçue de la manière la plus gracieuse par les châtelains et leur nombreuse famille, j'ai parcouru cet immense château et le parc jonché de souvenirs féodaux. On voulait absolument me retenir à coucher dans la chambre de Mme de Sévigné. Je me suis trouvée indigne de tant d'honneurs.

Au retour de la promenade dans le parc, nous avons trouvé les calèches attelées pour nous conduire à Port-Royal qui est à une lieue et demie du Mesnil, et dans un lieu d'un aspect si austère, si désert, qu'on s'y croirait au bout du monde, ce qui explique fort bien la prédilection de nos grands penseurs pour cette retraite entourée de montagnes couvertes de bois, avec une petite rivière, et la vue bornée de tous côtés.

C'était si bien leur intention de n'être point distraits par un site riant que de la chambre du père Arnault, on avait fermé, muré même les fenêtres qui donnaient sur la partie la plus agréable de la vallée pour n'avoir de jour que sur un verger fort triste. La chambre de Racine et de Pascal donnent de ce même côté. Je ne puis te dire l'effet presque religieux que la vue de ces chambres des petites fenêtres près desquelles ces beaux génies travaillaient, me faisait éprouver à mon âge.

Le passé hérite de tout l'intérêt qu'on a plus pour l'avenir. Et puis je crois beaucoup à l'influence des aspects sur les idées. Il est certain que dans le val de Port-Royal il faut penser à Dieu plus qu'aux hommes.

Je t'ai bien regretté là, comme partout où l'on peut rêver, et oublier les mesquines agitations du beau monde.

Mr de Silvy (*) , un vieillard de 81 ans, a recueilli ce qui reste de Port-Royal. Pour en conserver un peu le souvenir, il a planté des peupliers sur la place des murs de l'église, et le dessin en croix de la nef et du choeur est remplacé par ces murailles vertes qui s'inclinent sous le vent. Il y a quelque chose de poétique dans cette manière de conserver la place d'un édifice élevé à Dieu.

Enfin, après avoir regardé tout ce que ce lieu offre d'intéressant, je suis revenue dîner dans cette immense salle à manger qui a entendu les bonnes plaisanteries de Mme de Sévigné, et celles bien moins honnêtes du Régent qui venait souvent faire de joyeux soupers chez la comtesse de Fargis. Ce dîner de 29 personnes était fort bon. Un feu du temps de Louis XIV nous attendait dans ce qu'on appelle le petit salon, lequel à trente pieds carrés et je suis revenue à minuit par un clair de lune admirable [...].

 Souper-chez-le-prince-Conti-par-Michel-Barthelemy-Ollivie.jpg

Souper chez le prince Conti par Michel Barthélémy Ollivier 1766 détail

 

(*) Mr de Silvy (1760-1847) est généralement connu comme "le propriétaire de Port-Royal des Champs au début du XIXe siècle". Il a  l'obsession du combat janséniste. C'est un des derniers à s'opposer, dans les mêmes termes qu'au début du XVIIIe siècle, au Pape. En 1813, il écrit et publie trois discours contre la Bulle Unigenitus... proclamée en 1713. Il n'a jamais voulu, pour lui-même, quitter l'Église de fait en refusant le Concordat de 1801, tout comme il avait refusé l'Église constitutionnelle (surtout qu'il est très royaliste). Le retour des Jésuites dans la France du début de la Restauration (en 1816) est pour lui un désastre. Il va se battre sans relâche contre eux, les accusant de vouloir ruiner la France, de revenir pour se venger de leur expulsion de 1763 et de projetter la corruption de la jeunesse française dans leurs collèges.

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Anis 16/02/2013 11:49

C'est tout à fait passionnant ! D'ailleurs on ne s'étonne guère qu'une telle femme, à l'esprit si vif et pénétrant ait pu former l'esprit d'une belle poétesse qui fut sa fille.

Perceval 16/02/2013 12:13



Delphine de Girardin... Etonnante femme qui s'est beaucoup amusée à suivre son mari, comme chroniqueuse dans les journeaux qu'ils fondaient... On en reparle bientôt ...