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Le salon de Marguerite de Saint-Marceaux: Musique et discussions

Publié le par Perceval

Extraits de l’ouvrage :Exposition-Femmes-Peintres-et-salons-au-temps-de-Proust.jpg 

 

Le salon de Marguerite de Saint-Marceaux, musique et discussions à bâton rompu.

Marguerite de Saint-Marceaux, est née Jourdain, d'une famille de drapiers de Louviers, veuve en premières noces d'un peintre aquarelliste, Eugène Baugnies, dont elle eut trois fils et hérita la fortune. Elle demeure pour la postérité, si du moins elle en a une, sous le nom de son second mari, le sculpteur René de Saint-Marceaux, surtout connu pour un Arlequin exposé au Musée de Reims, sa ville natale.

 

Un peintre, un sculpteur : « Meg » aimait passionnément les arts, mais ses deux maris ne furent peut-être que des consolateurs. Sa famille lui avait en effet interdit d'épouser Camille Saint-Saëns lorsqu'il avait demandé sa main. Le compositeur devait paraître trop bohême, un parti hasardeux...

Bonne pianiste, douée d'« une voix chaude et pénétrante » selon son ami Emmanuel Chabrier, voix qu'elle ne cessa de travailler jusque dans le grand âge, la musique est pour Meg la grande passion de sa vie : elle est aussi le coeur de son salon, dans son hôtel du 100 boulevard Malesherbes, construit à l'époque où elle s'appelait encore Madame Baugnies.

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Marguerite de Saint-Marceauxen croisière sur le Nil...

 


Elle incarne ce milieu artistique de la Plaine Monceau autour de 1900. C’est dans son hôtel du 100 boulevard Malesherbes qu’elle reçoit les amis de son mari et de son frère, les peintres Jacques-Emile Blanche, François Flameng, Giovanni Boldini ou Jean Béraud.

 

madeleine-Lemaire.jpg

C’est après son remariage avec le sculpteur René de Saint-Marceaux en 1892 que le salon de Marguerite de Saint-Marceaux entre dans sa période la plus florissante, dont le  journal, qu’elle tient de 1894 à 1927, est le plus riche témoignage. Ses mercredis attirent alors le tout Paris. Une vingtaine de personnes sont invitées à dîner puis, après le repas, d’autres convives se joignent à elles pour discuter et écouter les récitals. Le salon de Marguerite de  Saint-Marceaux est selon Charlotte Sohy-Labey « admirablement meublé à l’ancienne, les sièges étaient groupés avec un art consommé pour former des coins d’intimité où l’on était fort bien pour causer ». Colette évoque quant à elle la « liberté surveillée » de ce salon, où chacun est libre d’écouter la musique, de lire ou de discuter à loisir, sans toutefois dissiper les autres invités. La simplicité est de mise et Marguerite de Saint-Marceaux refusait les vêtements sophistiqués : « Comme chacun des invités présents était supposé passer ses journées à produire quelque oeuvre d’art ou faire une découverte, Mme de Saint-Marceaux insistait pour qu’on ne s’habillât point. Venir en tenue de travail constituait une preuve d’élégance et de distinction. » Cette ambiance familière est voulue par Marguerite de Saint-Marceaux qui n’accepte pas les simples mondains mais uniquement les proches et les artistes conviés. Au programme des soirées qui réunissent ces assemblées éclectiques figure une discussion sur un sujet artistique (oeuvre musicale, tableau ou livre récemment publié).

 

Outre les peintres et sculpteurs comme Antonin Mercié et François Pompon qui sont reçus par René de Saint-Marceaux, on trouve des écrivains comme Dumas fils, Willy et Colette, Melchior de Vogüé, Victorien Sardou ou Gabriele d’Annunzio. Plus que la littérature et la peinture, c’est debussy-au-piano-chez-Ernest-Chausson.gifla musique qui domine lors de ces soirées. Marguerite de Saint-Marceaux, interprète favorite de Fauré, invite alors ses convives à des concerts improvisés. Debussy ( ici, sur la photo ... ), Ravel, Fauré, Dukas, Messager avant même qu'ils ne fussent célèbres, y interprétèrent leurs sonates, leurs Jeux d'eau et  autres Pelléas... Isadora Duncan y débute, accompagnée au piano par Maurice Ravel. On y retrouve également Ernest Chausson, Francis Poulenc ou Raynaldo Hahn. Outre ce salon parisien, Marguerite de Saint-Marceaux reçoit durant la belle saison dans sa résidence de Cuy-Saint-Fiacre (Seine Maritime).

On pouvait y trouver, fidèles parmi les fidèles, Chausson et Gounod, Messager et Paladilhe, Chabrier et Massenet. C’est Reynaldo Hahn, invité assidu du salon, qui y amena Proust. « Meg », passe aussi, parmi d'autres modèles, pour avoir inspiré dans La Recherche le personnage de Madame Verdurin.

 

L’oeil de Colette Willy …

Colette-et-willy.jpg« Une fine chienne bassette, Waldine, écoutait, une ouistitite délicieuse venait manger des miettes de gâteau, un peu de banane, s’essuyait les doigts à un mouchoir avec délicatesse, attachait aux nôtres ses yeux d’or, actifs et illisibles. De telles licences, discrètes, quasi-familiales, nous plaisaient fort. Pourtant nous nous sentions gouvernés par une hôtesse d’esprit et de parler prompts, intolérante au fond, le nez en bec, l’oeil agile, qui bataillait pour la musique et s’en grisait. Là, je vis entrer un soir la partition de Pelléas et Mélisande. Elle arriva dans les bras de Messager, et serrée sur son coeur, comme s’il l’avait volée. Il commença à la lire au piano, de la chanter passionnément, d’une voix en zinc rouillé.

Souvent, côte à côte sur la banquette d’un des pianos, Fauré et lui improvisaient à quatre mains, en rivalisant de modulations brusquées, d’évasions hors du ton. Ils aimaie nt tous deux ce jeu, pendant lequel ils échangeaient des apostrophes de duellistes : “Pare celle-là !... Et celle-là, tu l’attendais ?... Va toujours, je te repincerai...”

Fauré, émir bistré, hochait sa huppe d’argent, souriait aux embûches et les redoublait...

Un quadrille parodique, à quatre mains, où se donnaient rendez-vous les le

JOURNAL-DE-MARGUERITE-DE-SAINT-MARCEAUX--1894-1927.jpg

itmotive de la Tétralogie, sonnait souvent le couvre-feu… »

 

 

 

Le Journal de Meg remplit plus de mille pages en fins caractères. C'est aussi une chronique familiale et mondaine, où elle évoque sa progéniture, ses soucis de santé, ceux surtout de son mari qui endurait tous les maux de la terre ; elle décrit ses étés en Normandie dans sa belle maison de Cuy-Saint-Fiacre, ou dans celle qu'elle fit plus tard construire à Jouy-en-Josas. La Première Guerre fait partie des très nombreuses épreuves qu'elle relate, avec un curieux mélange de sensibilité et de stoïcisme. Elle se soignait à la musique, qui venait à bout  de ses pires chagrins.

Son journal, relate sa vie, en une chronique qui mêle les aspects privés et affectifs au tourbillon de ses activités : elle est de tous les vernissages, ne manque pas une première au concert ou à l’opéra, visite musées et monuments au cours de voyages à travers l’Europe. En accord avec son temps, elle adopte avec joie tous les aspects du modernisme : elle se promène à bicyclette et découvre les plaisirs de l’automobile, prend des photos, s’émerveille du cinéma, passe son baptême de l’air en 1913 après la guerre, elle juge cependant avec sévérité les transformations de la mode féminine, reflet de l’évolution des mœurs. La plupart des événements contemporains trouvent un écho dans son journal, l’incendie du Bazar de la Charité aussi bien que les inondations de 1910, et l’actualité politique (l’affaire Dreyfus, la guerre...) sur laquelle elle exprime des opinions tranchées.


24 juin 1903 « Je fais passer ma carte, une vieille dame agréable apparaît, femme ou maîtresse : elle va chercher le maître qui arrive un instant après vêtu de gris, d’un joli ton. La figure est charmante, douce et régulière de ligne, avec une jolie expression. Nous visitons un premier atelier avec de bonnes études au mur et bientôt un autre atelier plus grand, rempli celui-là de choses merveilleuses. Mon œil est attiré par une série d’études de nénuphars sur Claude-monet.jpgl’eau, études faites à toutes les heures avec des effets différents. C’est un enchantement. Mais la réalité l’emporte encore sur l’art, car les modèles existent tous, ils vivent sur un étang fait par le maître, étang vivant couvert de ces fleurs superbes posées là comme des oiseaux aux nuances inattendues. Autour, des iris jaune et lilas. L’admirable spectacle. J’en suis encore sous le charme, j’y pense comme à une œuvre d’art révélée. Monet passe pour un ours. Il fut charmant pour moi et je dois y retourner… »


5 juillet : « Je revois l’étang, les délicieuses fleurs nymphéa errantes sur l’eau stagnante, et l’atmosphère de rêve qui demeure en ce lieu, […]. Un thé aimablement servi par une vieille dame à cheveux blancs qui est Mme Monet et une grosse blonde atroce, commune qui est sa fille et la belle-fille de Monet. Tout ce monde fort aimable et simple. Mais combien ordinaire. Cela n’empêche pas Monet d’être un maître. »

 

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Anis 28/04/2012 15:32

De quels liens parles-tu ? Je n'ai rien détecté. Etude passionnante, je ne connaissais pas du tout cette dame mais la Belle-Epoque est vraiment une période très mal connue pour moi.As-tu lu ce
journal que tu évoques ?

Perceval 28/04/2012 17:07



Des mots ( au hasard ..) apparaissent en rouge... et renvoient à des pub. ...! C'est curieux ..


Non, je ne l'ai pas lu... par contre j'ai emprunté à la bibliothèque: "Femmes peintres   au temps de Proust" ... qui, en plus d'extraits trouvés sur le net, m'a inspiré ...