Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Doris Lessing (1919 - 17 nov 2013 )

Publié le par Perceval

doris-banner.png

Doris Lessing est décédée dimanche 17 novembre, à 94 ans, à Londres où elle vivait. Prix Nobel de littérature en 2007, elle représentait une femme au fort esprit critique, hostile à la bien-pensance : « Pourquoi ai-je vécu toute ma vie avec des gens qui se dressent automatiquement contre le pouvoir, “le gouvernement”, qui considèrent que toute autorité est mauvaise d’emblée, qui attribuent des motifs douteux et vénaux aux politiques, à l’establishment, à la classe dirigeante, au conseil municipal, au directeur d’école ? » Dans ma peau (1994)

doris-Lessing-avec-sa-mere-et-son-frere.jpg
Doris Lessing avec sa mère et son frère.

 Doris Lessing est née en 1919 en Perse, où son père, officier de l’armée britannique, était alors affecté. Mais c’est en Rhodésie, où s’était installée sa famille en 1925, qu’elle a passé la majeure partie de son enfance et sa jeunesse.

Elle vit très mal son séjour en pensionnat catholique et est en conflit constant avec sa mère, elle arrête ses études à 15 ans. Elle se lance dans de petits boulots (jeune fille au pair, standardiste), avant de revenir à la ferme familiale pour s’adonner à sa passion pour la littérature, dévorant les grands classiques du XIXe  siècle qui ne cesseront de l’influencer.

Cette future féministe n’a que 19 ans quand elle se marie pour la première fois à un fonctionnaire, qu’elle quitte pour épouser, en 1943, un Allemand, communiste et juif exilé, Gottfried Lessing. Six ans plus tard, de nouveau divorcée, elle embarque, avec le benjamin de ses trois enfants – elle laisse derrière elle les deux aînés –, pour Londres où son premier roman, Vaincue par la brousse, est publié, suivi d’un recueil de nouvelles africaines. Elle a trente ans, et ce sont les premiers jalons d’une ample bibliographie forte, au total, d’une soixantaine d’ouvrages.doris-Lessing-1.jpg

Deux fois mariée et deux fois divorcée, elle estimait que "le mariage était un état qui ne lui convenait pas". (…) "Il n'y a rien de plus ennuyeux pour une femme intelligente que de perdre un temps infini avec des enfants en bas âge. J'aurais fini en alcoolique ou en intellectuelle frustrée comme ma mère", dira-t-elle.


Engagée politiquement, à l’instar de beaucoup d’intellectuels parmi ses contemporains, elle est une militante antiapartheid, anticolonialiste et adhère au parti communiste qu’elle quitte cependant en 1956 suite aux événements de Budapest.

Dans les années 60, Doris Lessing va marquer les esprits avec un cycle de cinq ouvrages autobiographiques, Les Enfants de la violence, dominés par son chef-d’œuvre : Le Carnet d’or (1962). Longtemps refusé par les éditeurs à cause de sa forme audacieuse, ce livre retrace la désillusion politique de son auteur...

« Le Carnet d'or », raconte l'histoire d'une femme écrivain, Anna, qui se bat pour exister et qui, face à un monde éclaté, s’escrime à retrouver une identité en se confessant dans quatre carnets de couleurs différentes... il s'agit une incursion dans l'intimité de la romancière (sa chambre sous les combles, ses chats adorés) et c'est surtout une exploration de son jardin secret: tous les auteurs qu'elle dévore depuis l'adolescence. Ils ont été les vrais maîtres de cette autodidacte qui, à travers eux, a appris à déchiffrer le monde. Ceux qu'elle commente ici forment une véritable bibliothèque idéale, de Jane Austen à Virginia Woolf, de Tolstoï à Stendhal, de D.H. Lawrence à Boulgakov, de Muriel Spark à Jaan Kross. C'est donc aussi un exercice d'admiration que l'on découvre dans ce recueil, à la fois mordant et fraternel - les deux mots qui définissent le mieux l'auteur du Carnet d'or. 

Doris Lessing devient malgré elle une icône féministe, souvent comparée à Simone de Beauvoir. Traduit en français en 1976, son livre est alors couronné du prix Médicis étranger.

doris-Lessing-8.jpg doris-Lessing-7.jpg doris-Lessing-6-copie-1.jpg

S’essayant à d’autres styles littéraires, elle s’engage dans l’écriture d’une littérature visionnaire explorant les remous de la psyché humaine, et se voit influencée par différentes formes de spiritualités tel que le mysticisme soufi, comme en témoigne d’ailleurs « Descente aux Enfers », paru en 1971. L’ouvrage donne une nouvelle orientation à son écriture, qui après avoir flirté avec le surréalisme, côtoie la science-fiction notamment dans « Shikasta » en 1981 et dans son cycle tétralogique, « Canopus dans Argos : Archives » (1979-80). Entre 1983 et 1984, elle entre dans une phase sombre, mélancolique, en publiant deux romans - sous le pseudonyme de Jane Somers  et refusés par son éditeur habituel ( qui ignorait l'identité de l'auteur) - évoquant des problèmes plus tristement réalistes comme la vieillesse, la maladie et la mort : « Journal d’une voisine » et « Si la vieillesse pouvait ».

Doris-Lessing-en-1957--cinq-ans-avant-la-publication-de-The.jpg doris-Lessing-2.jpg

En 2001, au Festival du livre d'Edimbourg, elle déclare que les féministes sont « horribles avec les hommes ». Et de confier au « Monde » en 2007 : « Après avoir fait une révolution, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n'ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d'analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d'humour ».

Doris-Lessing-3.jpg

 

Dans son discours de réception du Nobel, Doris Lessing livre peut-être les clés qui permettent de comprendre sa passion pour le Verbe et son désir de ne jamais arrêter de raconter des histoires, une tradition «née dans le feu, la magie, le monde des esprits», explique-t-elle. Et elle ajoute ces mots qui résument toute une vie, toute une œuvre: «Le conteur est au fond de chacun de nous, le faiseur d’histoires se cache toujours en nous. Supposons que notre monde soit ravagé par la guerre, par les horreurs que nous pouvons tous imaginer facilement. Supposons que des inondations submergent nos agglomérations, que le niveau des mers monte… Le conteur sera toujours là, car ce sont nos imaginaires qui nous modèlent, nous font vivre, nous créent, pour le meilleur et pour le pire. Ce sont nos histoires qui nous réinventent quand nous sommes déchirés, meurtris et même détruits. C’est le conteur, le faiseur de rêves, le faiseur de mythes, qui est notre phénix: il nous représente au meilleur de nous-mêmes et au plus fort de notre créativité.»

Commenter cet article

Anis 23/11/2013 15:30

D'une certaine façon cela est vrai même pour ma génération, c'était aussi une éthique et une nouvelle façon de vivre, de nouveaux modèles. Elle est belle en anglais, cette citation. Merci...

Anis 22/11/2013 19:02

En fait c'est plus dans le sens où le modèle de ces femmes qui écrivent et prennent leur destin en main a été déterminant pour les femmes de ma génération (la quarantaine) qui aimaient la
littérature et la réflexion.

Perceval 23/11/2013 11:38



“For she was of that generation who, having found nothing in religion, had formed themselves through
literature.”


― Doris Lessing, A Proper Marriage


"Car elle était de cette génération qui, n'ayant rien trouvé dans la religion, s'était formée à travers la littérature."


Cela ne vous concerne pas... mais, c'était vrai pour des générations précédentes ...



Anis 19/11/2013 21:59

Un bel article, très complet avec de bien jolies photos. je vous avoue que j'ai été terriblement émue car cette lignée de femmes représente tout un chemin pour moi. Vous savez être attentif avec
intelligence et sensibilité.

Perceval 21/11/2013 17:13



Vous parlez d'une "lignée" de femmes ... Vous pensez à qui..?


Virginia Woolf ... ?  Doris Lessing semble si indépendante ...