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Blanche de Richemont et le désert

Publié le par Perceval

blanche-de-richemont.jpgBlanche de Richemont écrit son premier livre Eloge du désert (Presses de la Renaissance, 2004) pour rendre compte de sa découverte du désert qui donne une autre orientation à sa vie, elle se tourne vers le silence et l'essentiel. Elle a parcouru plusieurs déserts (en Tunisie, en Algérie et également en Lybie). A la suite de ce premier livre, elle décide de vivre encore plus intensément la grande aventure du désert. Elle part seule en 2005 suivre une caravane de sel au Mali, 800 kilomètres entre Tombouctou et la mine de sel de Taoudenni récit de voyage dans Le livre des déserts , collection Bouquin et dans Carnets d'aventure (Presses de la Renaissance). A la suite de ce voyage, elle est partie vivre avec des contrebandiers à la frontière du Mali et de l'Algérie. Elle évoque également ces voyages dans son livre : Eloge du désir (Presses de la Renaissance, 2007).eloge-du-desir.jpg

 

" Depuis ce jour où je décidai de me brûler à la vie pour retrouver le feu, je regardai le monde à travers le prisme du désir. Je suis partie dans le désert, dans un monatère de brousse, sur les routes le jour, dans certains lieux de plaisir de nuit. J’ai cherché à comprendre le mystère de cette force qui nous pousse à nous dépasser malgré tout, contre tout. Je n’ai rien trouvé de définitif, j’ai juste appris peu à peu à vivre de désir.»

 

Extrait de Eloge du désir      Blanche de Richemont

 

  eloge-du-desert-2.jpg" La certitude que je devais repartir dans le désert m’a réveillée un matin. Ayant toujours pris au sérieux les mots de l’aube, car ils viennent de l’âme, je m’exécutai. Le 30 décembre 2004, un avion m’a déposée au Mali pour emprunter la route du sel, 700 kilomètres de sable reliant Tombouctou à la mine de Taoudenni, escortée par les hommes de la tribu berabich, qui parcourent le Sahara en quête de l’or blanc.
Chaque jour, à Tombouctou, on m’annonçait que je partais le lendemain. L’attente a duré plusieurs semaines. Semaines insoutenables : le temps ne passait pas, il tournait en rond, enlisé dans l’ennui. Pour échapper à cet étau, j’errais dans la maison arabe où je logeais, attendant mon heure et perdant courage. Pendant mes nuits blanches, je me remémorais les raisons de ma présence ici : trouver une terre ou un regard qui justifient d’être encore en vie...
Un après-midi, enfin, des inconnus sont venus me chercher. Après plusieurs heures de route, coincée au milieu des nomades à l’arrière d’un 4x4, je suis arrivée dans un campement berabich, en pleine nuit. Deux tentes, des hommes, des femmes, des enfants, un feu, quelques chèvres. En silence, on me tendit une gamelle de riz, avant de me faire signe d’aller me coucher au milieu des chèvres.blanche-de-richemont-2.jpg

Puis le jour du départ arriva. Accompagnée de Sheikh, mon guide, j’ai grimpé sur une dune où une vieille femme nous a pris les mains en priant. La solennité de ce rituel ressemblait à un adieu. Tandis que nous nous éloignions, la femme continuait de prier et le vent charriait sa voix brisée. Étrange sensation de partir en pèlerinage ou pour l’enfer. Ce fut les deux.
J’étais désormais la seule femme au sein de cette caravane d’hommes – chez les Berabich, la femme est considérée comme un refuge, elle ne prend pas la route. Nous marchions plus de dix heures par jour. Les 350 premiers kilomètres, je les ai parcourus à pied, délaissant ma chamelle. Je voulais m’exténuer pour ne pas penser. Chacun de mes pas écrasait ma souffrance, le deuil, les questions sans réponses. La route était aussi éprouvante pour les hommes que pour les bêtes. Chaque jour, le soleil se levait sur des cadavres de chameaux ; leurs squelettes jalonnaient cette route séculaire qui semblait mener à l’enfer.

De jour comme de nuit, nous nous enfoncions dans le vide. J’ignorais comment les hommes s’orientaient. La route semblait inscrite en eux. Pour mettre de la variation dans mes journées, je m’étais forgée un emploi du temps : une heure pour apprendre un poème, une autre pour manger des dattes ou penser à une personne que j’aimais.... Ces balises m’évitaient de penser à la faim, à l’eau crasseuse que je partageais avec les animaux et à la dureté des hommes. Ces derniers ne parlaient pas le français, j’ignorais leur dialecte : je n’avais donc aucune échappatoire à moi-même. Rien d’autre que la marche et ce désert plat et laid, sans émotions. Dans ce paysage immobile, seule la date changeait tous les jours. Le reste demeurait immuable : silence, nuages, sable, vent. Je m’épuisais dans l’attente d’un baiser qui ne venait pas : celui de mon cœur avec cette terre.
Pourtant, j’étais heureuse dans ce dénuement et cette âpreté. Malgré l’épuisement, je vivais ce pour quoi je me sentais faite : une existence simple où l’on suit le soleil le jour et les étoiles la nuit ; des journées épurées, centrées sur un seul objectif : atteindre Taoudenni.
Chaque jour, les hommes me disaient que nous arriverions le lendemain. Taoudenni devenait une destination fantôme. Au fil du voyage, cependant, je cessais de compter les jours, acceptant de me laisser bercer par la marche, de calmer ma colère, d’accueillir chaque instant comme il venait. Enfin, je me laissais aspirer par le désert : le vrai voyage commençait.
desert-2.jpg
Un matin, l’aube s’est levée sur un désert rouge. Pour la première fois, le soleil nous offrait des couleurs. Quelques dunes brisaient enfin l’horizon. C’était le 14 février, jour anniversaire de la naissance mon frère ( Arthur a décidé de quitter la vie à 15 ans) , qui me faisait le cadeau d’un peu de grâce, de beauté. En retour, je lui ai offert cette journée illuminée sans savoir que l’après-midi même je serai à Taoudenni. Pour son anniversaire, j’ai atteint le but. Par ce signe, Arthur me demandait de le laisser vivre sa vie invisible. Il me signifiait aussi qu’il n’avait jamais cessé d’être à mes côtés. Ce jour-là, je compris que le silence était habité.
À mon retour du Sahara, je me suis libérée non seulement de mois de poussière, mais de plusieurs années de larmes. Quelques étoiles, un peu de lune et beaucoup de nostalgie. J’étais arrivée, vidée de ma quête. Je pouvais désormais en chercher une autre, plus intérieure, inépuisable, pour tenir debout. Ces journées et ces nuits de marche en silence ont changé ma vie. Six ans après, je n’en suis toujours pas revenue. J’aspire encore à cette respiration, ces larmes de sable. Ce règne de l’horizon et ce cri du cœur : avancer."

 

 



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