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Aragon et Elsa: le "mentir" vrai ...

Publié le par Perceval

LES YEUX D'ELSA,  de Louis Aragon (1897-1982)

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir s'y mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés,
Tes yeux sont si profonds que j'y perd la mémoire.

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure.

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure.

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août.

J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
O paradis cent fois retrouvé, reperdu,
Tes yeux sont mon Pérou, ma Colconde, mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que des naufrageurs enflammèrent,
Moi, je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa... les yeux d'Elsa... les yeux d'Elsa ...

Elsa-triolet-1925.jpg

Elsa Triolet en 1925

Elsa Kagan est née à Moscou en 1896 et est
décédée à Saint Arnoult en Yvelines en 1970. Elle a fréquenté très jeune les milieux intellectuels de la capitale russe. Elle est aussi la soeur cadette de Lili Brick, la femme du poète russe Maïakowski. Sa beauté, son charme et son intelligence font d'elle une sorte de muse d'un groupe d'écrivains : le "groupe futuriste".
Mariée à un français, André Triolet, elle séjourne à Berlin et à Tahiti. Ce dernier voyage inspire son premier roman écrit en russe "A Tahiti" (1926. Deux autres suivent : "Fraise des bois" (1926) et "Camouflage" (1928).
Elle rencontre Louis Aragon en 1928 à Paris dans une manifestation. Dès lors leur deux vies sont inséparables. 

******

1946-louis-Aragon-et-elsa.jpg

Les mains d'Elsa


Donne-moi tes mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude

Donne-moi te mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon pauvre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une eau de neige

Qui fond de partout dans mes main à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Ce qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet de sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D'une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur silence

Un éclair aura connu d'inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme

S'y taise le monde au moins un moment

Donne-moi tes mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement.

Louis-Aragon--1897-1982-.jpg
Durant la guerre, elle prend rang auprès des écrivains résistants et participe à la fondation des Lettres Françaises et du comité national des écrivains. "Le cheval blanc" (1943) montre la recherche d'un bonheur insaisissable. "Les amants d'Avignon", paru d'abord clandstinement sous le pseudonyme de Laurent Daniel, en 1943, retranscrivent de façon directe l'expérience de la résistance. Réuni avec un autre récit,"Yvette" publié aussi dans la clandestinité, ils constituent le volume "Le premier accroc coûte deux cents francs" qui obtient le prix Goncourt en 1944.
Elle n'oublie pas ses origines russes et traduit un choix de vers et proses de 1913 à 1930 de Maïakowski (1957). Elle s'attache aussi à traduire le théâtre de Tchekhov, notamment "Platonov", encore mal connu en France (1967).
Après avoir publié La Mise en mots (collection Les Sentiers de la Création, éditions Skira, 1969) et Le Rossignol se tait à l'aube (1970),
Elsa Triolet meurt d'un malaise cardiaque le 16 juin 1970 dans la propriété qu’elle possède avecAragon, le Moulin de Villeneuve, à Saint-Arnoult-en-Yvelines. 


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Il y a trente ans ... Le 24 décembre 1982, Louis Aragon s'éteint à son domicile de la rive gauche.

«  éternel orphelin symbolique en quête de qui voudrait l'adopter, l'accueillir », résume Philippe Forest.

Né le 3 octobre 1897, « de père et de mère non dénommés ».Autour de lui, les adultes jouent une comédie sociale dans un vertige d'identités masquées. Le père se fait passer pour son « parrain », sa mère pour sa sœur, ses grands-parents pour ses parents adoptifs. Son géniteur n'est autre que Louis Andrieux, préfet de police de Paris, député, ambassadeur, haute figure de la IIIe République, et sa mère, Marguerite Toucas-Massillon, une grisette du Bon Marché. On truque donc son identité, au profit d'un être de fiction…

 En 1914-1918, poilu et jeune médecin, enseveli sous les décombres d'un bombardement, il est laissé pour mort.

En 1939-1945, il entre dans la clandestinité et sert la Résistance.

Il aura été de toutes les aventures intellectuelles et politiques de son époque : dadaïsme, surréalisme, réalisme socialiste, communisme, « moscoutaire » aligné et zélé, romancier, poète, journaliste, chantre de l'amour fou auprès d'Elsa et inverti fastueux après la mort de l'amante.

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ARAGON Louis et TRIOLET Elsa,  Au 2e congrès des écrivains de l’U.R.S.S en 1960  

 

Pierre Juquin « En 1937, Aragon approuve les procès de Moscou ! Or parmi les victimes, il y a le général Primakov qui est son beau-frère. C’est le compagnon, l’amant de la soeur d’Elsa Triolet, Lili Brick. Staline le fait assassiner comme beaucoup de généraux, de maréchaux, d’officiers soviétiques. Aragon prend la défense de l’Union soviétique pour deux raisons. La première : il considère que la révolution bolchevique à la fin des années 1920 est un événement qui compte pour l’avenir de l’espèce humaine. Quels que soient les horreurs, les crimes, les fautes qui aient pu être commis là-bas, il s’est passé quelque chose. Et il croyait que c’était définitif. On était d’ailleurs beaucoup à le croire ! Il approuve aussi les procès car il a peur de Hitler et’il voit dans l’URSS un rempart militaire et politique contre le fascisme. La France et la Russie lui apparaissent comme la bonne et belle alliance pour prendre en tenaille l’Allemagne hitlérienne. Mais au même moment, Aragon applaudit au congrès d’Arles au cours duquel Maurice Thorez affirme que la révolution a deux leaders : non seulement l’Union soviétique, mais aussi la France avec sa Révolution française, sa Commune, son mouvement ouvrier et le front des Français. Je ne suis pas sûr que ça ait beaucoup plu à Staline ! Au fond, si Aragon soutient les procès, c’est qu’il n’a pas encore compris le stalinisme.

Aragon se montre tantôt avec un masque blanc, tantôt avec un masque rouge. Il aimait le spectacle et sans doute souffrait-il du vieillissement. Le fait est qu’il ne voulait pas montrer son visage. Et cet homme double disait : « Je ne suis pas celui que vous croyez. »

 

« Chez Aragon, tout est vertige. » Pour Philippe Forest , (Vertige d’Aragon, de Philippe Forest, Éditions Cécile Defaut):   Aragon relève de cette figure du vertige, et à plus d’un titre. « Fils de personne, (…) découvrant le monde alors que celui-ci s’écroule », il se donne deux points fixes, le communisme et Elsa. Mais c’est aussi de la littérature qu’il attend cet hors-limites. »

« On insiste sur ce que ces métamorphoses successives supposent de soumissions répétées à des jougs contradictoires, mais jamais on ne dit le courage, la colère, l'insouciance feinte, l'indifférence vraie qui rendirent possible aussi ces arrachements dont chacun fut à sa manière un périlleux saut dans le vide », plaide Philippe Forest.

 

DANIEL BOUGNOUX, universitaire, co-responsable de l'édition des Oeuvres romanesques d'Aragon à La Pléiade :  « ce couple n’avait rien d’idyllique. Dans les romans, les descriptions de violence, de passion dévorante, de jalousie omniprésente, de crises d’identité liée à la présence de l’autre ou de sa possible absence font de ce couple un enfer.

Elsa n’en pouvait plus de ses poèmes dithyrambiques qu’il préférait à la vie réelle. Il s’isolait pour les écrire et repoussait Elsa quand elle entrait dans son bureau, prétextant qu’il lui écrivait un poème d’amour. Paradoxe et narcissisme de l’auteur qui se replie sur l’amour de son amour. Les blessures de ce couple nous touchent et peuvent croiser le roman de chacun d’entre nous. Le « nous » de ce couple est très conflictuel. Aragon en parle souvent (« Il n’y a pas d’amour heureux »), mais le « nous » du Parti ou de la Nation est encore plus sujet à désespérance et à crise. Le « nous » communiste est encore moins assuré que le « nous » conjugal. Il y a, chez Aragon, un drame du « nous » et néanmoins une exigence tenace de ne pas être enfermé dans le « je » . Toute sa vie, il a combattu « le monstre ébouriffé de l’individualisme », cet « analphabétisme social ». »


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