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Analyse de l'idée de la Femme, dans Perceval -2/6-

Publié le par Perceval

Perceval, ne désire vraiment qu'une femme : Blanchefleur.

Perceval-monte-le-cheval-noir--v-1385-90-.jpg Blanchefleur est une femme en détresse qui a besoin de l'aide de Perceval pour combattre Aguingueron qui a fait prisonniers presque tous les chevaliers de Beau Repaire. Pour vivre en sécurité elle a besoin d'un chevalier qui puisse la défendre en combattant les chevaliers qui veulent lui faire du mal. Sans un homme dans le château pour combattre tous ceux qui y viennent pour en prendre possession, Blanchefleur se trouve complètement seule et en grand danger, exactement comme la demoiselle de la tente.

Cette fois-ci, Perceval est plus mature, et courtois avec la demoiselle. Il semble que son désir a finalement évolué. Avant d'arriver à Beau Repaire, Perceval tue le Chevalier Vermeil et c’est cette épreuve qui va permettre au jeune chevalier de continuer sa quête. Autrement dit, c'est après avoir tué le Chevalier Vermeil et après avoir revêtu ses armes que Perceval est prêt pour l'apprentissage chevaleresque avec Gornemant qui va l’aider à entrer définitivement dans le monde des hommes, monde masculin. Il peut participer aux grands tournois, et a atteint la maturité suffisante pour délivrer une demoiselle en détresse comme Blanchefleur.

perceval-luchini.jpgCette demoiselle devient alors l'objet de son désir et c'est à travers elle qu'il va se construire une image de virilité dont tout chevalier a besoin pour affirmer son identité. Le désir de Perceval est représenté dans le portrait de Blanchefleur. Elle est l'incarnation de la perfection, car elle est, selon Chrétien de Troyes, l’œuvre de Dieu:


S’il m’est jamais arrivé de décrire

La beauté que Dieu a pu mettre

au corps d’une femme ou sur son visage,

je veux maintenant refaire une description

où il n’y aura pas un mot de mensonge...

Pour ravir l’esprit et le coeur des gens

Dieu lui avait fait passer toute merveille... (v. 1763-1785)

 

La femme icône :

 Blanchefleur est le portrait de la femme idéalisée par excellence. L'homme qui idéalise la femme la déshumanise complètement, car il lui attribue des caractéristiques qui ne sont pas réelles. Son corps est réduit à la tête, au cou et aux bras, parties du corps qui sont toujours décrites en grand détail. De ce fait la femme n'est pas un être de chair et d'os. Elle devient plutôt une œuvre artistique qui est le produit du désir masculin.

 The_Lady_and_the_unicorn.jpg
« Dans Le Jeu de la feuillée, vers 1286, le trouvère artésien Adam de la Halle fait le portrait de la femme idéale, […] blanche et vermeille, ses cheveux blonds, ondulés, son front bien proportionné, blanc, lisse et dégagé, ses sourcils fins, ses yeux vifs et noirs, son nez fin et droit, ses joues rondes, sa bouche charnue et vermeille, ses dents éclatantes, les bras minces, ses doigts longs, ses ongles roses, ses seins hauts, son ventre saillant, ses hanches étroites et ses chevilles fines » 

 

La beauté idéale chez Blanchefleur va réfléchir la valeur de celui qui veut la servir, car dans la société médiévale il y a un lien entre la prouesse masculine et la beauté féminine. Une extension donc de l’homme, la demoiselle augmente le statut masculin du chevalier dans la société. Comme on peut le voir chez Perceval, la représentation de la femme idéalisée est l’œuvre de Dieu. D'abord, les mouvements du corps féminin sont comparés à ceux d'un épervier ou d'un papegai et, suit immédiatement une description détaillée des cheveux qui sont comparés à l'or et à la lumière. 

 

Elle avait laissé ses cheveux libres

et leur nature était telle, si la chose est

possible, qu’on aurait dit à les voir

qu’ils étaient entièrement d’or pur,

Tant leur dorure avait de lumière.

 

En idéalisant la femme, l'homme la réduit à n'être qu'un objet de son désir , aussi chaste soit-il... Le portrait idéalisé de la femme renvoie donc à son rôle dans le monde masculin. L'homme médiéval veut avoir une femme obéissante et soumise à toutes ses volontés. La femme icône est la mère de ses enfants, celle digne de lui donner la possibilité de perpétuer son nom, le nom du père. La femme source de lumière est souvent présentée à partir du modèle de la Vierge Marie, symbole de perfection et mère de Dieu.

Blanchefleur-Perceval.jpgLe chevalier est l'artiste qui voit la femme, celui qui la transforme dans l’objet de son désir en lui attribuant des caractéristiques tirées des éléments de la nature, une nature qui n’est pas menaçante, car elle est de création divine.

 

Elle avait le front tout de blancheur, haut et

lisse, comme fait à la main,

d’une main d’artiste travaillant

la pierre, l’ivoire ou le bois...

 

Le portrait de Blanchefleur est bien l’œuvre de Pygmalion qui fait une statue de la femme idéale,

La femme n'existe alors que dans le langage à partir des mots qui sont mis ensemble sur le papier, des mots qui parlent des couleurs telles que le vermeil des joues et le blanche de la peau.

Le blanc et le vermeil sont les couleurs du désir du chevalier lorsqu'il fait le portrait de la femme idéale. Quoiqu’on sache qu'il s'agit ici du portrait d'une femme, que l’on décrive seulement sa tête et ses mouvements est déjà une façon de la rendre absente comme sujet dans le texte. Autrement dit, lorsqu’on nous fait le portrait féminin, ce n’est pas la femme qui est en question mais l’homme et la façon dont il la perçoit. En voyant la femme, le chevalier expose son désir pour elle et s’affirme dans le texte comme sujet désirant, c’est-à-dire, qu’il exprime de manière voilée et donc inconsciente, son désir sexuel. Dans le cas de la femme, celle-ci ne devient qu’une projection dans le texte du regard et du désir masculins.

 

Pour que quelqu'un puisse exister comme sujet, il faut lui donner un nom. C'est dans le texte même et de la bouche de Perceval qu’on apprend le nom de ce personnage. Quand il rencontre sa cousine germaine et qu’elle lui demande son nom, il répond que c'est Perceval le Gallois (v.3510-3514). Néanmoins, Blanchefleur est la seule femme nommé dans le texte de Chrétien.

Bien souvent, les femmes n'ont pas de nom : en effaçant l'identité, on efface le sujet, pour valoriser au maximum, l'identité – associée à la virilité – du chevalier.

La femme devient l'adjuvant qui aide le chevalier à réussir à avoir le plus d'honneur chevaleresque possible. Elle n'existe le plus souvent que pour déclencher le récit et pour assurer que les désirs du héros masculin soient tous comblés.

Blanchefleur-au-lit-et-Perceval.jpg
Blanchefleur au lit, avec Perceval

Quand Blanchefleur va rejoindre Perceval dans son lit, c'est le désir sexuel masculin qu'elle va satisfaire et non pas le sien. On ne voit pas ici dans cette scène une description du corps physique de Blanchefleur, car ceci aurait exigé qu'on parle de la sexualité féminine. En plus, admettre que Blanchefleur a une sexualité serait détruire le portrait idéal qu'on vient de nous faire de la jeune fille. Pour cette raison Chrétien nous dit tout simplement que :

« bouche contre bouche, dans les bras l'un de l'autre, ils ont dormi jusqu'à l'aube » (v.2026-2027).

 

La seule façon dont Perceval peut accomplir son désir sexuel et en jouir pleinement en même temps, c'est dans le rêve, car dans le rêve il n'a pas besoin de faire face à la peur de la castration que représente pour lui la femme. L'épisode des gouttes de sang sur la neige est l'accomplissement de son désir pour Blanchefleur sur le plan imaginaire.

Perceval__s_Trence_by_dashinvaine.jpg
Perceval tombe en contemplation devant trois gouttes de sang

Il n'était plus que regard. 
Il lui apparaissait, tant qu'il prenait plaisir, 
que ce qu'il voyait, c'était la couleur toute nouvelle 
du visage de son amie, si belle. (v. 4142-4144)

 

La semblance de Blanchefleur s'écrit sur la neige comme la métaphore du désir. La métaphore est toujours un déplacement d'un signifiant sur un autre signifiant. Autrement dit, ce sont le vermeil du sang et la blancheur de la neige qui, signifiants du désir de Perceval, lui rappellent le visage de Blanchefleur. Ici la représentation de la femme devient encore une fois le fruit de l'interprétation du désir masculin du chevalier et non pas le corps unifié d'un sujet humain.  

 

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