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Le XVIIIe siècle : La femme et le libertin. - 16/. - Maîtriser l'ennui

Publié le par Perceval

Le siècle se représente la ''nature féminine'' comme l'objet d'une certaine maîtrise de la part des femmes... Au travers des passions ….

La femme – en ce siècle - est contenue à « se renfermer dans son domestique, régler sa maison et s’en tenir à son époux », ce qui revient à « mener une vie lugubre, périr d’ennui et s’enterrer toute vive ». ( Les Bijoux indiscrets). Mirzoza, ne s’occupe qu'à « [faire] des noeuds sans dire mot ». Les femmes se donnaient alors une contenance et l’air d’être occupées en tressant, avec une navette, des noeuds de ruban destinés à la parure...

« Elle était couchée négligemment et par décence faisait des noeuds. Son déshabillé galant et léger laissait voir une partie de ses charmes et ne semblait cacher l’autre que pour augmenter les désirs. […] Son attitude était voluptueuse et ne dérobait aucun des charmes de sa taille […] » - Angola ( voir note *), document des mœurs frivoles de la cour et de la ville : c'est le livre des boudoirs, c'est encore le manuel des conversations à la mode qui traîna dans tous les salons, sur tous les sophas de 1772 à 1785.

« […] elle s’était occupée à faire des noeuds pendant mon sommeil : elle interrompit son ouvrage pour me glisser la langue dans la bouche, et le laissa bientôt dans l’espérance que j’allais l’occuper à faire des noeuds d’une autre espèce » de Madame Dinville, dans le Portier des Chartreux

Le terme « noeud », dans le Parnasse satyrique du XVIIe siècle, désigne déjà le gland... Madame Dinville interrompt son ouvrage dès qu’elle voit Saturnin ouvrir les yeux et montrer que des « noeuds d’une autre espèce » occuperaient bien mieux son corps que ceux qu’elle pouvait faire jusqu’alors avec la navette.

« les femmes portent un vide qu’une nécessité perpétuelle, un appétit indépendant d’elles les portent à remplir...» dans Le Rideau levé de Mirabeau.

« Elle avait une bibliothèque nombreuse et choisie, où elle allait puiser les ressources contre l’ennui, et de sûrs moyens d’enchaîner. Les lectures les plus graves ne l’effrayaient pas, elles lui apprenaient à connaître le coeur humain, à réprimer, du moins en apparence, les mouvements du sien ; enfin, ce qui pour tout autre eût été peut-être un moyen de se corriger, ne faisait que développer ses vices ». dans Amélie de Saint-Far quant aux égarements de Madame Durancy...

« […] et ce qui, ajouta-t-il en soupirant et en levant les yeux au ciel, est encore plus terrible pour elles, c’est le désœuvrement perpétuel dans lequel elles languissent. Cette nonchalance fatale livre l’esprit aux idées les plus dangereuses ; l’imagination, naturellement vicieuse, les adopte et les étend ; la passion déjà née en prend plus d’empire sur le coeur, ou, s’il est encore exempt de trouble, ces fantômes de volupté que l’on se plaît à se présenter le disposent à la faiblesse » Moclès dans Le Sopha, qui pousse Almaïde à chercher dans la volupté et le plaisir une façon de remplir ses moments...

« on s’ennuie de tout […] c’est une Loi de la Nature» dit la Marquise de Merteuil... Et l'habitude est le plus court chemin vers l'ennui...

« l’habitude […] émousse […] cette pointe de volupté, amortit cette vivacité de désirs qu’un nouvel objet fait renaître» Le Rideau levé,

L’union de Psaphion avec Micile, dans le roman de Meusnier de Querlon, la plonge rapidement dans un ennui qui se caractérise par le vide.

« Je commençai même à m’apercevoir de ma solitude. Je regrettais cette foule d’amants qui venaient payer chaque jour à mes charmes un nouveau tribut.

Je m’imaginais être dans les chaînes de ce bizarre engagement de s’aimer (je veux dire de vivre ensemble comme si on s’aimait) produit nécessairement le contraire. En effet, avant que Micile se fût approprié ma personne, avant qu’il fût venu déranger un genre de vie dont la liberté fait toute la douceur, je ne connaissais point l’ennui. »

La femme est portée naturellement à l'inconstance et au changement. Pour le corps féminin, la séduction est le seul remède efficace à l'habitude et à l'ennui... La femme affirme ainsi sa maîtrise sur le désir masculin et sur le temps ...

« Quand il m’aurait moins ennuyée de sa tendresse, je sais trop par moi-même, combien les complaisances que l’on s’impose quand le goût ne commande plus, sont odieuses, pour que je consente jamais à reprendre un homme sur qui mon imagination se sera usée : d’ailleurs, je crois que j’ai quelque chose dans la tête. » Dercyle à Alcibiade à propos d’Adymante dans les Lettres athéniennes de Crébillon

Fatmé, dans Le Sopha, a « senti de bonne heure qu’il est impossible de se dérober aux plaisirs, sans vivre dans les plus cruels ennuis ».

Condamnée à fuir l'ennui, déréglée par son imagination, la femme, comme Ursule, chez Restif de la Bretonne, est l'objet de ses ''caprices''.

« Qu’est-ce qu’une maîtresse ? » (..) : « une femme, ou fière ou extravagante, une coquette, une femme à caprices, un coeur à ressorts qui prend le feu de son imagination pour de la tendresse, et toujours les mouvements de ses sens pour son coeur ». Margot des Pelotons, ou la Galanterie naturelle. 1775

* Angola, histoire indienne du chevalier de la Morlière, fut un des plus grands succès libertins de l'époque comme le prouvent les nombreuses rééditions, et les belle gravures de Charles Eisen ne sont pas étrangères à cet engouement.

D'un entretien galant entre une contesse et un jeune marquis, ils en viennent à causer d'une brochure :

« – Il est bien décidé, dit le marquis, que c’est une misère, comme toutes les autres qui ont paru. Je n’en sais pas un mot, et je vais gager de vous dire ce que c’est d’un bout à l’autre. Apparemment qu’il est question de quelque fée qui protège un prince pour lui aider à faire des sottises, et de quelque génie qui le contrarie, pour lui en faire faire un peu davantage ; ensuite des événements extravagants, où tout le monde aura la fureur de trouver l’allégorie du siècle , et tout cela terminé par un dénouement bizarre, amené par des opérations de baguette, et qui, sans ressembler à rien, alambiquera l’esprit des sots qui veulent trouver un dessous de cartes à tout.

En vérité, dit la comtesse, cela est défini au mieux : il n’est pas concevable combien ce que vous venez de dire est frappant. Pour moi, j’en suis si pénétrée que je vais la jeter au feu. »

 

On en vient finalement au fond de la brochure... C'est un conte oriental … Il apparaît comme une représentation du libertinage mondain, délicieusement ironique.

 

« – Effectivement, dit la comtesse, qu’on dise que je n’y suis pas ; et pour que le sacrifice soit complet, si mon mari se présente, qu’on l’assure très positivement que je suis malade à périr, que je n’ai pas fermé l’œil et que je suis au désespoir de ne pouvoir recevoir sa visite. Allons, marquis, vous pouvez commencer. »

Ainsi, cette parodie de l’une des scènes de La Princesse de Clèves :

« Il faut avouer que je suis bien bonne, lui dit-elle, de vous garder ici à l’heure qu’il est : il faut que je compte excessivement sur votre retenue ; car enfin être seule ici avec un homme de votre âge, cela est bien scabreux. Nous avons une lecture à achever, mais je crois de bonne foi que nous ferions mieux de la laisser. Nous étions près du dénouement, il promet d’être tendre, et je ne le crois pas fort propre à inspirer le respect que je désire que vous me conserviez.

N’aurions-nous pas de meilleures leçons à prendre de lui, reprit le prince, et est-il donc défendu de les mettre en pratique ?

Lisez, lui répondit la fée, vous devenez d’une curiosité insoutenable, et je ne sais où vous prenez toutes les extravagances que vous me débitez, et que je serais peut-être assez bonne pour croire. » […] En même temps le prince, entraîné par la contagion de l’exemple, ose approcher sa bouche de celle de la fée et y prendre des baisers charmants, qu’on ne refuse qu’autant qu’il faut pour y mettre le dernier prix. […] Bientôt Angola abandonna sa lecture, et Lumineuse ne lui en rappela pas le souvenir. Assez instruit par les leçons qu’il avait commencés à mettre en pratique, et devinant à peu près à quoi devaient aboutir de pareils commencements, il prit sur le compte de ses propres lumières de profiter de ses avantages »

 

* Les illustrations sont des reproductions de dessins et gravures de:

Charles-Dominique-Joseph Eisen, est né le 17 août 1720 à Valenciennes, et il est mort le 4 janvier 1778 à Bruxelles. Il est un peintre et graveur français surtout connu par la très grande quantité de dessins et de compositions qu’il a réalisés pour les éditeurs de son temps.

En 1742, il entre dans l'atelier de 'Le Bas' : grande fabrique de dessins et gravures … Il épouse Anne Aubert la fille d'un apothicaire, de treize ans son aînée. Il gagne sa vie en composant et en gravant des sujets religieux et quelques pièces dans le goût de Boucher...

Membre de l’académie de Saint-Luc, Eisen devient de plus en plus connu et apprécié

Les Contes de La Fontaine (1762), imprimés par Barbou aux frais des fermiers généraux, livre inimitable dû à la collaboration de trois artistes et qui a longtemps passé pour le plus réussi du dix-huitième siècle, est considéré comme le chef-d’œuvre d’Eisen.

Eisen avait été aussi choisi comme maître de dessin de la marquise de Pompadour, mais il dégoûta bientôt la favorite par son sans-gêne et son manque d’éducation. On raconte même une histoire d’habit dessiné par Eisen pour le roi à la demande de celle-ci, et qui aurait été la cause de sa disgrâce, l’artiste ne trouvant rien de mieux que de s’en faire faire un pareil et de le porter à Versailles le jour même où le roi se parait du sien.

Coureur...  Il abandonne, à quarante-sept ans, le domicile conjugal, sa femme sexagénaire, ses enfants au mariage desquels il ne figure même pas, pour aller s’emménager rue Saint-Hyacinthe avec une veuve Martin ou Saint-Martin, mieux assortie probablement à son âge et à ses goûts. « Il était allé loger près de Le Bas et des marchands graveurs qui l’employaient quand il voulait bien travailler, car il paraît que cet artiste, d’abord si fécond, à la main si habile, à l’esprit si inventif, ne produisait plus qu’à ses heures et « lorsqu’il ne pouvait plus faire autrement. Aussi avait-il partout des dettes. » ( sources Wiki.)

 

A suivre …

Sources : De la représentation au mythe : l'ambiguïtée féminine dans le roman libertin du XVIIIe siècle par Morgane Guillemet

 

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