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Le XVIIIe siècle : La femme et le libertin. - 10/. -

Publié le par Perceval

Dans les romans du XVIIIe s, la place est grande aux boudoirs et cabinets secrets : le temps et l'espace seraient sexuellement saturés... ! De plus, il s'agit de voir sans être vu, d'entendre sans être entendu, de contempler l'acte érotique ou de favoriser l'acte amoureux ...

Sir Sydney, dans Félicia ou Mes fredaines, a aménagé sa maison dans le but de satisfaire à ses jouissances.

« […] La distribution était telle que chacun isolé dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir chez soi sans qu’on s’en aperçût : je dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s’était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, le mystère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré. »

Le soir de son arrivée chez Sir Sydney, Félicia se voit ainsi surprise par celui-ci alors qu’elle se croyait seule dans sa chambre, car comme il le lui explique, « le propriétaire de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements de tous ceux qu’il reçoit » :

« Il y a sous tous ces appartements une espèce d’entresol ignoré, dont mon véritable logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits d’où l’on se rend à des espaces pratiqués dans l’épaisseur des murs : de là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer blanc, il en passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel était le musicien, que j’avais placé moi-même, donne dans mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C’est ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l’instrument et de la voix.

[…] Derrière la glace, il y avait, creusée dans l’épaisseur du mur, une niche commode où l’on arrivait du bas ; je dirai bientôt comment. De ce poste l’on battait en ruine toute la chambre, moyennant des petits trous … »

Félicia obtient le droit, sans que personne n’en sache rien, redoublant et complexifiant ainsi les aménagements et les mécanismes, de se mettre « au fait par [ses] yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré »

« Des portes déguisées cachaient de petits enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans l’épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur d’une corde perpendiculaire et fortement tendue ; Sydney n’avait que six pieds à monter pour voir tout ce qui se passait chez les femmes, par les trous des trumeaux dont j’ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d’issue s’ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement finis. »

Il s'agit de décrire un environnement qui détermine le corps et la conscience dans un même mouvement vers le désir et le plaisir, et donner ainsi « l’exemple et l’envie de faire l’amour », à l’image des jardins de Sir Sydney dont se souvient et se délecte Félicia, l’héroïne de Nerciat, en 1775 :

« J’allai m’égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d’éprouver une vive émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d’archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait prisonniers une multitude d’oiseaux de toute espèce qui donnaient l’exemple et l’envie de faire l’amour. La fleur d’orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec l’apparence du désordre répandaient leurs parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait d’abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise ; d’autres fruits attendaient, çà et là, l’honneur d’être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du plaisir.

J’étais émerveillée ; l’incarnat du désir se répandait sur mon visage et n’échappait point au pénétrant Sydney… Notre bonheur n’eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient aux rayons curieux de l’astre du jour. »

« Tous mes sens, j’en suis sûre, ont chez moi des fils qui aboutissent à la région du plaisir amoureux. Entends-je de la musique ? je désire ; vois-je un tableau galant ? mon sang s’agite ; touché-je une peau humaine, mâle ou femelle ? je suis en feu. L’odeur même d’une rose, d’un oeillet me fait pâmer de plaisir. Ai-je bu ? je suis dévorée. » Le Diable au corps de Nerciat

A suivre …

Sources : De la représentation au mythe : l'ambiguïtée féminine dans le roman libertin du XVIIIe siècle par Morgane Guillemet

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