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Le Lai de Lanval - de Marie de France

Publié le par Perceval

Marie de France, au XIIe siècle, est considérée comme la première femme écrivain française. Liée à la cour d'Henri II, elle aurait vécu à la Cour d'Angleterre.

Contemporaine de Chrétien de Troyes et des troubadours occitans, Marie a fait de ses Lais ( de 1160 à 1175) des hymnes à l’amour ; à l’amour courtois : celui qui était en usage à la cour du roi Arthur.

Les histoires que raconte Marie sont puisées dans la « Matière de Bretagne » et les anciennes légendes galloises qui lui ont été transmises oralement. Le merveilleux y est omniprésent car ce sont bien des contes dont on retrouvera la trame dans des légendes ou des histoires racontées par des auteurs plus récents.

Dans les Lais de Marie de France, on y rencontre des fées qui parfois aiment des mortels, d’autres fois se métamorphosent en divers animaux . On y suggère même que certains héros de légendes auraient eux-mêmes raconté les histoires.

L’univers de ces lais comme celui des contes merveilleux se situe au-delà d’une rivière, d’une forêt, d’une mer ; on y parvient par d’étranges moyens tels que le navire fantôme de Guigemar ou la cavalcade aérienne de Lanval.

 

Le Lai de Lanval

(extraits)

 

Je vous conterai, comme elle advint,
l'aventure d'un autre lai.
Il fut fait au sujet d'un très noble chevalier ;
en breton, on l'appelle Lanval.

(...)

Le chevalier dont je vous parle
et qui avait tant servi le roi,
monta un jour sur son destrier
et partit se distraire.
Il sortit de la ville,
et arriva seul dans un pré.

(...)

Tandis qu'il était couché,
il regarda en bas vers la rivière,
et vit venir deux demoiselles.
Il n'en avait jamais vu d'aussi belles.
Elles étaient somptueusement vêtues
et lacées très étroitement
dans leurs tuniques de soie grise.
Leur visage était d'une beauté remarquable.
La plus âgée portait deux bassins
d'or pur, bien ouvragés et fins.
Je vous dirai toute la vérité sans mentir.
L'autre portait une serviette.
Elles se dirigèrent tout droit
à l'endroit où le chevalier était couché.
Lanval, qui était très bien élevé,
se leva en les voyant venir.

Elles le saluèrent en premier
lui rapportèrent leur message :
"Seigneur Lanval, ma dame
qui est si bonne, si sage et si belle
nous envoie vous chercher.
Venez donc avec nous et accompagnez-nous !
Nous vous y conduirons sans danger.
Voyez, le pavillon est tout près !"

Le chevalier va avec elles,
sans se soucier de son cheval
qui paissait devant lui dans le pré.
Elles l'ont mené jusqu'à la tente
(...) qui était fort belle et bien plantée.


À l'intérieur de cette tente se trouvait une jeune fille ;
elle surpassait en beauté
la fleur de lys et la rose nouvelle
quand elles éclosent en été.
Simplement revêtue de sa chemise,
elle était couchée sur un lit magnifique
dont les draps valaient le prix d'un château.
Elle avait le corps très bien fait et joli ;
pour ne pas prendre froid, elle avait jeté sur ses épaules
un précieux manteau d'hermine blanche
recouverte de soie d'Alexandrie ;
Elle avait découvert tout son côté,
ainsi que son visage, son cou et sa poitrine ;
elle était plus blanche que l'aubépine.

Le chevalier s'avança
et la jeune fille le fit venir près d'elle.
Il s'assit devant son lit.
"Lanval, dit-elle, mon cher ami,
c'est à cause de vous que j'ai quitté mon pays ;
je suis venue vous chercher de bien loin.
Si vous êtes preux et courtois,
aucun empereur, aucun comte, aucun roi
n'a jamais eu tant de joie et de bonheur,
car je vous aime par-dessus tout."

Il la regarda bien et admira sa beauté ;
Amour le pique d'une étincelle
qui embrase son coeur et l'enflamme.
Il lui répond avec gentillesse :
"Ma belle, si c'était votre désir
de vouloir m'aimer,
si cette joie pouvait m'arriver,
vous ne sauriez donner aucun ordre
que je n'exécute dans la mesure de mes moyens,
que cela entraîne folie ou sagesse.
Je ferai ce que vous me commanderez,
pour vous j'abandonnerai le monde entier.
Je souhaite ne jamais vous quitter.
Vous êtes mon plus cher désir."

Quand la jeune fille entendit parler
celui qui la pouvait tant aimer,
elle lui accorda son amour et son corps.

(...)

"Ami, dit-elle, maintenant je vous avertis,
je vous le recommande et je vous en prie :
ne vous confiez à personne.
Je vais vous dire la raison de la chose :
vous me perdriez à tout jamais
si cet amour était connu.
Plus jamais vous ne pourriez me voir
ni prendre possession de mon corps.

(...)

toute prête à vous satisfaire.
Aucun homme en dehors de vous ne me verra
ni n'entendra ma parole."

(...)


Il lui répond qu'il observera bien
tout ce qu'elle lui commandera.
Dans le lit, à côté d'elle, il se coucha.
Comme Lanval est bien loti à présent !
Il resta en sa compagnie
tout l'après-midi jusqu'au soir ;

(...)

Il y avait un divertissement de choix
qui plaisait beaucoup au chevalier
car il embrassait souvent son amie
et l'enlaçait très étroitement.

(...)

[ Après cette délicieuse aventure, Lanval s'en retourne en ville...]

La reine s'était appuyée
à l'embrasure d'une fenêtre.
Trois dames lui tenaient compagnie.
Elle aperçut les chevaliers du roi,
reconnut Lanval et le regarda.

Elle appela une de ses dames
et lui demanda de convoquer ses demoiselles,
les plus aimables et les plus belles.
Elles iront se distraire avec leur reine,
dans le jardin où les chevaliers se trouvaient.
Une bonne trentaine de demoiselles l'accompagnaient.
Elles descendirent les escaliers jusqu'en bas.
Les chevaliers vinrent à leur rencontre
et éprouvèrent un grand plaisir de les voir.
Ils les prirent par la main.
Cette assemblée n'avait rien de méprisable.

 

Lanval s'en va à l'écart,
très loin des autres chevaliers, il lui tarde
d'étreindre son amie, de lui donner des baisers,
de la tenir dans ses bras et de la sentir proche.
il apprécie peu la joie d'autrui
s'il ne trouve pas son propre plaisir.
Quand la reine voit qu'il est seul,
elle va le trouver ;
Elle s'assoit à côté de lui, elle l'interpelle
et lui dévoile ses sentiments :
"Lanval, je vous ai déjà fait un grand honneur,
je vous ai fort chéri et beaucoup aimé.
Vous pouvez avoir tout mon amour.
Dites-moi votre volonté.
Je vous accorde mon amour ;
vous devez être très content de moi."

"Dame, répondit-il, laissez-moi tranquille !
Je ne me soucie pas de vous aimer.
J'ai servi le roi pendant longtemps.
Je ne veux pas manquer à la foi que je lui ai jurée.
Ni pour vous, ni pour votre amour,
je ne ferai du tort à mon seigneur."

La reine se fâcha de ces propos.
Elle était en colère et s'emporta inconsidérément :
" Lanval, dit-elle, c'est bien ce que je pense,
vous n'aimez guère ce plaisir.
On me l'a dit bien souvent,
vous n'avez que faire des femmes ;
vous avez de jeunes compagnons bien élevés,
vous prenez votre plaisir avec eux.
Misérable lâche, infâme perfide,
mon seigneur est bien malheureux
de vous avoir supporté à ses côtés !
Je crois bien qu'il en perdra la faveur divine !"

À ces mots, grande fut la douleur de Lanval.
Il ne fut pas lent à lui répondre
et il dit, sous l'effet de la colère,
des choses dont il se repentit souvent :
" Madame, dit-il, dans ce commerce
je n'ai aucune aptitude ;
mais j'aime et je suis l'ami
de celle qui doit être reconnue
comme la meilleure de toutes celles que je connais.
Et je vais vous dire une chose,
sachez-le sans détour :
une de celles qui la servent,
même sa plus pauvre servante,
vaut mieux que vous, Madame la reine,
de corps, de visage et de beauté,
d'éducation et de valeur."

Là-dessus, la reine se retira.

(...)
 

Traduction de Laurence Harf-Lancner et Karl Warnke (Ed. bilingue J'ai lu - Lettres Gothiques)

Le Lai de Lanval - de Marie de France

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