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Un voyage en Egypte, après 1900 -2/.-

Publié le par Perceval

Un voyage en Egypte, après 1900 -2/.-

Arrivée à Alexandrie :

« A notre dernier dîner à bord, le cadran est encore avancé de 25 minutes = total 1 h. 55 m. depuis Marseille.

Après dîner, on propose une promenade en ville, et, sitôt descendu sur le sol africain, au milieu des wagons, des locomotives, des trains roulant et sifflant dans l'obscurité, je perds mes compagnons.

Après quelques minutes de recherches infructueuses, je me décide à marcher seul, et, dès que je suis débarrassé des importuns qui, à toute force, veulent me piloter dans la ville, je suis saisi par le caractère inattendu de ce qui -m'entoure.

Il me semble être au milieu d'une mascarade: voici des tramways électriques, vides presque tous d'ailleurs, des rues éclairées au gaz bec Auer, des cafés ouverts tout grands, des salons de coiffure avec toilettes parisiennes et lavabos brevetés s g. d. g., et, à. travers tout cela passe une multitude vêtue de longues robes noires, blanches, bleues, roses, des gens à turban marchant gravement un bâton blanc à la main, des femmes au visage voilé de noir, des fillettes courant sous des chemises roses ou blanches ; dans la rue, des marchands vendent des dattes, des bananes, ou avec des gargoulettes de cuivre donnent à boire aux passants; dans les cafés aux murs tapissés de lithographies représentant Humbert, Nicolas, Guillaume, Carnot, sont accroupis sur les banquettes des hommes bruns, aux robes bigarrées, fumant des narghilés, chantant, jouant de la mandoline ou de l'accordéon ; tout cela remue, s'agite, grouille.

Je m'adosse au pilier d'une construction à colonnes qu'un peu plus tard je sais être le Police office, sur laquelle, sans armes, et immobile, veille un soldat turc, et je regarde.

L'impression carnavalesque a disparu : je sens une bouffée d'air oriental, je la respire à pleins poumons. Une fillette d'une douzaine d'années passe et repasse devant moi, provocante, son frêle corps dessiné par l'ondoiement d'une robe rose ; devant mon sourire elle s'enhardit, s'approche jusqu'à me toucher, et murmure en riant je ne sais quoi. A ce moment grand tapage; on apporte au poste un paquet blanc, homme ou femme, qui se débat et crie ; cinq ou six diables bruns aux vêtements bariolés veulent suivre et protestent ; mais voici que soudain du poste sortent un soldat avec un grand manteau noir flottant et une grande médaille de cuivre sur la poitrine et derrière lui cinq ou six autres en tuniques à boutons d'or, coiffés de fez et armés de bâtons blancs, et vlan! vlan! à droite, à gauche, les diables bruns reçoivent une volée de coups sur les épaules, le dos, la tête, et, envahisseurs, curieux, passants, la fillette rose aussi, s'enfuient comme des oiseaux effarés.

Il est 9 heures et demie; je crains de trouver la barrière du port fermée et je me décide à rentrer; j'aperçois devant moi un groupe d'Européens, je presse le pas ; ce sont mes compagnons qui ne veulent pas croire que mon égarement ait été involontaire, c'était la vérité pourtant, mais le hasard m'avait bien servi, car je m'aperçus aussitôt que cette bouffée d'Orient qui m'avait grisé n'avait pas soufflé sur eux, et ils écoutaient, visiblement étonnés, mes exclamations enthousiastes. Que m’importe après... » H.R. ( un voyageur publie anonymement ( H.R.) en 1903 son récit ''Cinq semaines en Egypte'' )

 

Alexandrie, sensuelle dont Lawrence Durell se souvint comme d'un « grand pressoir de l'amour » est d'autant moins une « fausse ville européenne » qu'elle n'est pas une ville du tout. Alexandrie est une sorte d'île. … A l'image de la Justine de L. Durell « vraie fille d'Alexandrie : c'est à dire ni grecque, ni syrienne, ni égyptienne, mais une hybride, une charnière du monde. »

Dans cette île cosmopolite, où jusqu'en 1937 les étrangers bénéficient d'une liberté sans bornes, s'épanouit une société insouciante, tolérante, ouverte à ses propres différences mais imperméables aux malheurs des autres. Dans les familles aisées, si le Grec voisine agréablement avec l'Italien, on méprise souverainement la masse égyptienne musulmane, souvent misérable, et jusqu'à la montée du fascisme on ignore les crises et les conflits qui secouent le reste du monde. Le climat est doux, les affaires sont bonnes, les plaisirs de la plage et de l'amour prodiguent des jours inoubliables : c'est la douceur de vivre replié dans son île, hors du temps.

Un voyage en Egypte, après 1900 -2/.-
Un voyage en Egypte, après 1900 -2/.-

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