Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les femmes et les fées dans les salons du XVIIe s. -2/2-

Publié le par Perceval

Les femmes et les fées dans les salons du XVIIe s. -2/2-

Les salons formaient un monde socioculturel décentralisé qui avait existé avant la centralisation de la cour à Versailles. Un espace où les gens, parfois de classes sociales différentes, pouvaient se forger de nouvelles identités. Pour certains, les contes de fées représentent une échappée imaginaire, pour d’autres, une façon de critiquer le monde sociopolitique... N'oublions pas que les dernières décennies du règne de Louis XIV ( 1638-1715) étaient extrêmement dures.... ( la dette nationale, des conditions de vie difficiles, des mauvaises récoltes et de la grande perte de vies occasionnée par les combats, une austérité à tendance religieuse, la révocation de l’Edit de Nantes et l’exode des protestants ...etc)

Quoi qu’il en soit, les contes de fées littéraires sont nés dans ces salons du XVIIe siècle qui étaient organisés et dominées par des femmes, dont la situation à cette époque mérite d’être examinée.

 

Au XVIIe siècle, les femmes étaient largement exclues du monde socioculturel. Les lois limitant leurs droits existaient depuis longtemps. On les empêchait de voter dans les guildes mixtes, de se marier sans l’autorisation parentale, de revendre leurs biens, d’être maîtres de leur fonction reproductive, de décider des conditions d’une séparation conjugale. En tant qu’épouses, les femmes n’avaient guère de pouvoir...

Timothy Reiss propose quatre raisons pour cette exclusion. D’abord, au XVIIe siècle, on pensait que les femmes avaient un raisonnement différent de celui des hommes, d’où l’influence limitée qu’elles exerçaient dans le monde culturel. Deuxièmement, la femme était considérée seulement comme mère et épouse, et par conséquent confinée à la sphère domestique. Même Charles Perrault, qui prétend être l’avocat des femmes, partageait cette image. Troisièmement, les maris, voire les hommes, traitaient les femmes comme objets et possessions. Enfin, on croyait que les femmes étaient les consommatrices idéelles de la culture. On ne leur permettait pas de produire la littérature, mais on les respectait en tant que gardiennes du bon goût. Cette discussion s’inscrit dans le contexte de ce que l’on appelait la Querelle des Femmes.

L’instruction des filles à cette époque était basée sur l’idée que les femmes devaient rester à la maison, loin des dangers de la mondanité qui caractérisait les salons. François Fénelon, auteur célèbre de L’éducation des filles (1891), et Madame Maintenon, la deuxième femme morganatique de Louis XIV et fondatrice de Saint-Cyr, une école pour les filles, étaient des défenseurs de l’instruction conservative pour les filles... Les femmes ne vivaient pas pour elles-mêmes. Elles devaient penser d’abord à leur mari, à leurs enfants et à leurs domestiques. De plus, il fallait qu’elles soient modestes, simples, discrètes et sincères et qu’elles évitent l’affectation, l’égoïsme et la déception.

A cette époque, l’instruction des filles se faisaient soit dans les écoles paroissiales, soit dans les couvents, soit dans les petites écoles. L’enseignement religieux y avait la priorité, mais les filles apprenaient aussi à lire, à écrire et à compter. L’instruction des filles ne dépassait jamais les premières années, car on disait que trop d’intelligence ne pouvait que leur nuire ...

Pour les femmes, les salons remplaçaient l’université, dont l’accès leur était interdite. Ils leur offraient le moyen de s’affranchir des rôles sociaux qui leur étaient réservés et la possibilité de se créer une identité par la force de leur intellect. C’était le seul endroit où on encourageait les femmes à développer leur esprit et à se mélanger aux hommes. Si une femme voulait accéder à l’enseignement supérieur, c’était à elle de le chercher, voire de le créer, grâce à l’aide des autres salonniers. Parce qu’elles se considéraient au même niveau intellectuel que les hommes, elles ont pu se permettre de s’engager dans la formation du monde culturel et social en produisant des contes de fées et de participer ainsi d’une élite nouvellement constituée qui ne se définissait plus par sa naissance. Marginalisées à cause de leur sexe et exclues des domaines masculins, les femmes ont créé des salons pour se doter d’un pouvoir et décider de leur rôle dans la société.

La chambre bleue de l’Hôtel de Rambouillet, qui a ouvert ses portes vers 1610, était le premier salon français. En fait, il y en avait beaucoup au XVIIe siècle et ils n’étaient pas tous identiques. Par exemple, celui de Mlle de Scudéry était plus littéraire et plus féministe que celui de l’Hôtel de Rambouillet. Mme d’Aulnoy, Mlle de L’Héritier, Mme de Murat et Mlle de La Force en fréquentaient plusieurs ; d’autres femmes ont même organisé leurs propres salons. Mlle de L’Héritier a repris le célèbre salon de Mlle de Scudéry. Le salon de Mme d’Aulnoy, que Mme de Murat fréquentait, a commencé vers 1690, rue Saint-Benoît. Mlle de La Force était la grande fidèle du salon de la marquise de Lambert, la dernière grande précieuse.

On a tendance à croire que les salons étaient réservés à la haute société, mais certains écrivains, comme Victor Cousin, explique que l’on laissant entrer « des personnages de différents ordres, auxquels pouvaient manquer la naissance, mais que relevaient le mérite et l’esprit. Car l’esprit était alors une puissance reconnue, avec laquelle toutes les autres puissances comptaient ».

La participation des femmes dans les salons servait à montrer qu’elles étaient dotées d’une capacité de raisonnement aussi grande que celle des hommes. En plus, les salons permettaient aux femmes de participer à la production et dissémination de la littérature, la science et la philosophie. Les salonnières ont aussi fait évoluer la langue française. De fait, elles ont redéfini l’aristocratie. Au début, parce qu’on croyait que les femmes étaient prédisposées au bon goût esthétique, les écrivains leur donnaient leurs œuvres à corriger. Malgré le respect qu’elles ont trouvé dans ce rôle, les salonnières n’étaient pas satisfaites d’être seulement des consommatrices culturelles. Elles voulaient aussi produire de la littérature.

L’aspect collaboratif des salons a contribué à créer une atmosphère d’égalité entre les sexes : « ce sont les salons lettrés et mondains, en marge de la cour versaillaise, où les auteurs de contes, de Saint-Evremond à Perrault, Mlle L’hériter, Mme d’Aulnoy, Mme de Murat, Mlle de La Force, Préchac ou encore le chevalier de Mailly, travaillent en étroite collaboration ». Dans ces assemblées, les gens passaient leur temps dans la conversation et dans les jeux. Les trois sujets les plus fréquents étaient l’amour, la littérature et la philosophie.

L’atmosphère des salons a beaucoup influencé la facture des contes de fées. Sur le plan de l’écriture, les contes des fées sont rédigés dans le style naturel de la conversation. Plus important encore, comme nous allons le voir, ces conteuses nous offrent des mondes merveilleux dans lesquels les femmes sont souvent égales aux hommes, voire plus puissantes qu’eux. Ainsi la réalité sociale des salons se reflétait-elle dans l’égalité que l’on trouvait dans leurs contes.

 

Sources : Une thèse de Deborah Amato : Les Contes de fées oubliés: vision d’un monde plus égal

Commenter cet article