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Article - Etty Hillesum – La rencontre femme-homme -3/3-

Publié le par Perceval

Lundi matin [le 15 juin 1942], 8 heures.

Hier après-midi, je me suis dit soudain : « On ne peut tout de même pas demander aux gens des choses qu'ils sont incapables de donner. On ne peut tout de même pas laisser son imagination divaguer à propos de ce qu'un autre devrait être pour vous. » Je crois que je lui demande une chose impossible, que je lui impose, souvent inconsciemment, des exigences qu'il ne peut pas satisfaire. Des exigences qui me dérobent mes forces et perturbent notre relation. Je me souviens d'une de nos conversations, il y a longtemps, sur la sensualité et la passion. « Tu es les deux, me disait-il, sensuelle ET passionnée. Moi, disait-il, je suis seulement sensuel, et passionné uniquement dans l'ordre intellectuel. » Et c'est bien ainsi que je le vois. Son esprit est embrasé par une passion et une inspiration permanentes, qui peuvent aller jusqu'à l'obsession. Il émane de ses mains et de ses caresses une tendresse qui vient de l'âme et non du corps. Et quant à ce qui lui reste à donner, sur le plan purement physique, au pur plaisir des sens, à lui-même et à sa partenaire? - Ah, ce n'est pas grand-chose, une fois qu'il s'est offert si totalement, n'est-ce pas, toujours et encore. Et c'est là qu'interviennent mes exigences et mes fantasmes. Au moment où il a donné toute la passion et la tendresse qu'il possède, voilà que j'exprime en plus une exigence purement physique, moi qui voudrais que cette même passion se propage de son esprit à son corps et que ce corps soit à moi. C'est là que commence ma fiction et par là même aussi mon chemin de souffrance. Le corps n'a plus d'importance pour lui, il le surmonte de plus en plus et moi, je voudrais qu'il continue à le trouver important. Pourquoi au juste ? Parce que je crains que la vie ne me donne pas entière satisfaction? N'avons-nous pas déjà souvent parlé du lien qui existe entre sexualité et conscience de soi ? Ou bien est-ce que je n'ose pas renoncer à l'importance que l'on attache traditionnellement au rôle du corps dans l'amour? Les points où je suis depuis longtemps d'accord avec lui dans nos conversations et aussi dans mes meilleurs moments sont-ils déjà profondément ancrés dans ma conception de la vie ? Suis-je seulement maintenant en train d'arriver au seuil d'un nouveau processus ?

Et le plus grotesque, dans tout cela, c'est que : les rares fois où son corps obéit justement aux lois de ses sens, je ne l'aime plus autant. Je ne veux même pas de sa sensualité, je veux sa tendresse et sa passion. Et celles-ci - ne les ai-je pas, justement, en permanence ? Et il y a aussi les moments, les plus méprisables et honteux, où je souffre parce que je n'ai envie de partager avec personne cette tendresse et cette passion. Or je dois les partager avec toute la création. Pourtant, ma propre conception de la vie va bien dans ce sens ? Mais on ne peut pas rester toujours au niveau de ses moments de grandeur d'âme. Il faut bien cependant que s'ouvre une période où les pires petitesses ne trouvent plus de place dans votre vie.

Je ne crois pas que ce soit aussi compliqué entre lui et moi, je pense seulement que je gâche parfois les choses en introduisant dans notre belle et productive relation de grands blocs de conceptions sclérosées. Et peut-être est-ce un reste de romantisme à l'eau de rosé qui se manifeste par là-dessus avec le plus d'obstination : Tout ou rien. –

Ainsi, il y a toujours de nouveaux terrains à défricher en soi. Il faut qu'il me laisse encore quelques jours de répit, je finirai par m'en sortir. Je devrai une fois de plus me montrer sévère envers moi-même et contrôler l'emballement de mes fantasmes et mes désirs, pour en vérifier la valeur et la sincérité. Il est maintenant 11 h 10. Je vais aller dans ma petite chambre pour m'y agenouiller dans le coin devant sa bibliothèque - il y a très longtemps que je ne l'ai pas fait. Je devrai une fois de plus me montrer sévère envers moi-même et me maîtriser. Mais la seule sévérité ne suffit pas. Il faut d'abord patiemment rechercher où toutes ces agitations, ces contrariétés et tous ces gaspillages inutiles d'énergie prennent leur source. Mais il ne faut pas non plus se contenter d'en trouver la source, une nouvelle compréhension doit savoir se frayer un chemin dans la vie quotidienne, descendre des hauteurs de cet instant de lucidité pour prouver sa viabilité dans la vie de tous les jours. Et maintenant, tu n'as pas le droit de te disperser tous azimuts, comme ces derniers jours, tu dois à présent vraiment prendre les choses au sérieux, qu'il s'agisse de toi-même, de ta vie ou de tes bonnes résolutions.

p. 584-586

Le 19 juin [1942]. Vendredi matin, 9 heures et demie.

« Chez un homme, c'est une sorte de mécanisme, a-t-il dit dernièrement, chez une femme c'est un processus. » Voilà pourquoi la femme doit être la partie qui dirige et qui éduque dans une relation amoureuse. Et dans des instants comme hier soir, ma bouche est prête à l'abandon, mais mon corps est loin de l'être, c'est véritablement un processus. Chez un homme, c'est différent, cela ne parcourt pas tout son être, le moment sexuel, cela le libère un instant, et aussitôt après il a oublié, tout se passe plus vite. Il prend plus vite, parfois son corps a déjà pris, obéissant à ses propres lois mécaniques, avant qu'il en soit lui-même conscient. Tandis que chez nous, les femmes - généralisons pour une fois -, le moment d'abandon se situe à la fin d'un long processus, où toute la vie intérieure joue un rôle au moins aussi grand que le corps seul. Nous ne devons donc pas trop surestimer le fait qu'un homme prenne une femme. Chez nous, il s'agit de l'acte qui peut-être couronne et parachève une relation, chez un homme il s'agit d'un moment qui n'est pas aussi organiquement imbriqué dans le tout. Et nous devons nous garder de trop mesurer son amour pour nous au degré de désir physique qu'il a de nous. Ce désir suit parfois ses propres lois mécaniques. Et son amour, nous devons plutôt le chercher ailleurs.

Pour notre amour-propre féminin, le désir exprimé ou non par le corps de l'homme ou la fréquence de ce désir ne doit pas être un critère.

Son corps va presque automatiquement réagir à chaque corps de femme qui s'allonge à côté du sien, chez lui les choses se passent autrement. Et ce phénomène est, à mon avis, une source de malentendus entre un homme et une femme. Le fait qu'une femme accorde trop d'importance à un moment qui, pour l'homme, est loin d'en avoir autant ou qui, du moins, ne permet pas de connaître un aspect de sa vie affective. Je sais que je m'exprime encore de façon confuse, mais pour moi cela commence à devenir très clair, si clair que je vais peut-être à nouveau me débarrasser de beaucoup de superflu et que la voie va se libérer, toujours plus, pour un travail et une vie vraiment productifs. J'espère à présent qu'un jour, je me serai expliquée « définitivement » avec ces choses, pour ne pas avoir à toujours les traîner comme un boulet avec moi. –

p. 600

Le 27 juin [1942], samedi matin, 8 heures et demie.

Ah oui - et pour revenir à ces moments de jalousie : « Ce sont des atavismes, qui de temps à autre montent en vous et qu'il faut éradiquer. Nous, les êtres humains, nous devons supporter le poids d'une puissante tradition, d'un ensemble figé de conceptions, sur les conditions à réunir pour qu'un bonheur parfait existe entre un homme et une femme. Et chaque individu doit à son tour briser cette tradition et ces idées stéréotypées à travers sa propre relation, qui devrait se développer selon des lois uniques, faites pour lui. Chaque relation humaine obéissant aux lois des possibilités propres de chacun. C'est ainsi que cela devrait se passer. Et les instincts de possession, les idées stéréotypées sur la "fidélité", que l'on devrait commencer par tester pour en vérifier la légitimité - autant d'atavismes qu’il faut éradiquer en soi. Et il faut briser les siècles anciens présents en soi pour pouvoir entamer un siècle rénové. »

p. 630

Illustrations de Egon Schiele

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