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Article - Etty Hillesum – La rencontre femme-homme -2/3-

Publié le par Perceval

Voir sa biographie dans l'article précédent

Extraits du Journal

Le 25 avril 1942. Samedi après-midi.

Hier soir. Je le tenais à une longueur de bras de moi - il était tard, et après une soirée de travail, nous nous étions retrouvés allongés par terre côte à côte - et je regardais sa chère et bonne tête, où la bouche était si agressive - et j'ai probablement dit à peu près ceci : « On ne peut pas, non, on ne peut pas exprimer charnellement ce que l'on éprouve pour l'autre. Et c'est pourquoi, à vrai dire, je suis toujours triste chaque fois que nous avons eu un contact charnel. Un tout petit geste peut parfois en dire plus long que les nuits d'amour les plus folles et les plus passionnées. » Et je me suis jetée presque avec désespoir contre lui. Pourtant ce n'est plus aussi grave qu'avant. J'aime bien sentir ses étreintes et pourtant la crainte revient toujours d'atteindre tout à coup une frontière au-delà de laquelle il n'y a plus de possibilités. Je lui ai dit aussi qu'il m'arrivait de me sentir liée à lui de façon plus intime et plus forte au cours d'une conversation téléphonique que dans l'étreinte physique la plus intense. Encore une forme de raffinement exagéré ? Pourtant il y a là les sources éternelles de souffrances humaines. Je ne l'éprouve plus aussi fortement dans ma chair qu'auparavant, mais je suis encore entourée comme d'un écho lointain [de cette souffrance]. Et maintenant, ceci. Comment donc expliquer que, chaque fois que j'ai eu le soir un contact physique avec Spier, je passe la nuit suivante avec Han ? Culpabilité ? Avant, peut-être, mais plus maintenant.

Spier a-t-il libéré en moi des choses qui n'ont pas encore retrouvé le calme et qui poursuivent leur vie auprès de Han ? J'ai peine à le croire. Ou est-ce de la perversité ? Une forme de facilité ? Passer des bras de l'un à ceux de l'autre ? Quelle vie suis-je donc en train de mener ? Hier soir, en rentrant à vélo de chez Spier, j'ai déposé toute ma tendresse, toute la tendresse qu'on ne parvient pas à exprimer à un être humain, si fort que soit l'amour qu'on lui porte, dans la grande et vaste nuit printanière qui m'enveloppait de toutes parts. Je me suis arrêtée sur le petit pont et j'ai regardé loin à la surface de l'eau, je me suis fondue dans le paysage et j'ai déposé toute ma tendresse dans cette nuit, je l'ai donnée au ciel tout constellé, à l'eau et au petit pont. Et ce fut mon meilleur moment de la journée. Et j'ai senti que c'était la seule façon de réaliser ce sentiment multiple, lourd et tendre, que l'on porte en soi pour un autre: le déposer dans la nature, le laisser s'écouler sous le ciel d'une nuit de printemps et savoir qu'il n'est pas pour lui d'autre issue. Et c'est ainsi que ma journée aurait dû se terminer, j'aurais dû aller me coucher dans mon étroit petit lit d'adolescente devant la surface brillante de la fenêtre sans rideaux, j'aurais retrouvé les arbres. –

Mais en rentrant à la maison, je trouve Han, seul et un peu esseulé dans sa chambre, en train de se déshabiller, et soudain j'ai dit, sans grande conviction : «Tu veux que je reste dormir avec toi ? » Et Han aussitôt, avec un grand empressement : « Oui, fais-le, je t'en prie... » 

Un être humain est une chose étonnante. On ne le connaît jamais complètement. Soudain, cette nuit, je suis tombée sur une tranche de vie nue chez Han, qui d'une manière ou d'une autre m'a très fortement marquée. À propos de ses petites tentatives érotiques en direction d'une Léonie alarmée, nous avons eu toute une conversation - en pleine nuit, sous la couette bleu vif - pour nous demander si la fidélité entre un homme et une femme n'était pas un bien digne d'être poursuivi, si contraire qu'il soit au « tempérament de chasseur » inné chez l'homme. Tout cela, chez Han, est tellement inconscient. 

L'homme est tout simplement un chasseur, il ne faut pas aller contre la nature, et au fond, ce n'est pas si important. 

Avec un homme, on doit toujours recommencer à faire de très près sa connaissance, et l'on est toujours forcée de constater avec étonnement combien, chez lui, les points forts de la vie sont éloignés de ce qu'ils sont pour nous autres femmes, et nous, les femmes, nous gâchons peut-être beaucoup de bonnes relations en cherchant de l'essentiel dans ce qui, parfois, compte à peine pour l'homme. - Je lui ai dit aussi combien j'admirais S. pour son combat héroïque contre ce que, dans ces conditions, on pourrait appeler sa « nature ». Et Han, en substance : « Oui, mais ce serait sa ruine et il ne pourrait plus exercer sa profession s'il ne le faisait pas. » Enfin, c'est sans importance ici. À un moment donné, nous en sommes venus à parler d'une chose aussi puérile que la femme « idéale ». « Oui, dit Han, on pourrait peut-être arriver à une fidélité parfaite, si on avait trouvé la femme idéale. »

« Et où as-tu trouvé des femmes qui s'approchaient le plus de ce type "idéal"? » lui demandai-je. Et alors il a dit - et cela m'a saisie jusqu'aux moelles, à la fois par la tournure inattendue de la conversation et par cette sensation de ne connaître au fond jamais vraiment quelqu'un: « Peut-être surtout chez les servantes. Parce qu'elles sont tellement naturelles. 

On ne peut pas converser ni vivre avec elles, et c'est dommage, mais c'est chez elles que j'ai le mieux trouvé ce "naturel". » Han, avec ses tendres yeux gris-bleu, qui peuvent lancer un regard très conquérant dans un visage fin et sensible, un visage qui prend peu à peu, et de plus en plus, l'aspect fragile d'un vieil homme, mais tout en conservant quelque part une allure conquérante et juvénile. Quelque chose en lui qui refuse de vieillir. Tout à coup, j'ai bien peur qu'il n'ait une vieillesse solitaire. Et je me demande si je n'ai pas là une tâche à accomplir, en trouvant avec lui une philosophie de la vie dans l'éventualité de cette vieillesse solitaire. Mais il faut que je me reprenne moi-même sans arrêt, que je me garde de voir les autres plus compliqués et plus tragiques qu'ils ne sont, entraînée par ma propre complexité.

Han trouve la vie simple et bonne et les incertitudes matérielles de l'avenir l'inquiètent plus que les incertitudes intérieures. Mais parfois, tout à coup, je le trouve si fragile, si friable, je m'inquiète et je ressens pour lui quelque part une pitié profonde et protectrice. Le sentiment de culpabilité a disparu. Le sentiment que j'éprouve pour lui a sa nature propre, il est bien délimité, il n'est pas mêlé de culpabilité, d'irritation ou de quoi que ce soit. Je l'ai absorbé dans ma vie, il en est devenu une composante qu'on ne pourra plus en extraire sans faire chanceler tout l'édifice.

p. 484-486

Illustrations de Dennis Ziliotto.

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