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Anna de Noailles (1876-1933)

Publié le par Perceval

Anna de Noailles (1876-1933)Anna de Noailles (1876-1933)Anna de Noailles (1876-1933)

L'autre qui sera un des portraits sensationnels de l'exposition de 1900, montre assise sur un somno tendu d'un satin bleu glacé, une énigmatique femme du Premier Empire, gainée dans un fourreau de satin bleu lunaire. Le nu des bras et des épaules luit du blanc froid des nénuphars; de grands yeux étonnés, à la fois aqueux et sombres, s'irradient dans la pâleur d'un visage de nymphe, une chevelure brune la coiffe de nuit. Sa pose, avec l'eurythmie de ses deux bras écartés de sa taille, est celle d'une pythonisse attendant le dieu; ils ont ces bras frêles et froids, la courbe lente d'un cou de cygne, et, dans les luminosités bleues qui la baignent, cette femme est surtout lunaire et nocturne, elle est Hécate aux trois visages, elle est prêtresse d'Artémis en Tauride, ou la Léda de Pierre Louÿs, et cette délicieuse et sombre figure, où l'on voudrait voir une nymphe de l'Erèbe, est le portrait de la comtesse de Noailles.

Le Journal, un article de Jean Lorrain daté de Janvier 1900

La mort dit à l’homme…

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.

J’emplirai votre coeur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

- Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encore, qu’il fait jour, qu’il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
– Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…

Anna de Noailles

Quelle séduction byzantine dans son portrait de la comtesse de Noailles dans les boucles de cheveux noirs étrécissant le front de la tête fine et impressionnable aux pommettes légèrement colorées, dans la maigreur des genoux croisés sous la jupe de soie bleu-pâle, dans la souplesse gracile du buste, dans la courbe flexible du bras frêle comme un cou de cygne, allongé nonchalamment en arrière et appuyé à peine du bout des doigts fluets sur un coussin…

La Revue Illustrée n°4 de Février 1, 1900

L’inquiet désir

Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l’âme rapportés.

- Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le coeur, que l’odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L’éclosion soudaine et bonne de la vie,

Le coeur monte et s’ébat dans l’air mol et fleuri.
- Mon coeur, qu’attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l’enfance étonnée
Qui regarde, s’élance, ouvre les mains et rit ?

Est-ce l’essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l’âme sans effort sentait monter sa sève ?

- Ah ! mon coeur, vous n’aurez plus jamais d’autre bien
Que d’espérer l’Amour et les jeux qui l’escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient…

Anna de Noailles 

La comtesse de Noailles, à côté, est princesse grecque, venue des frises du Parthénon; et son fin visage est joliment casqué du chignon que ceint la bandelette classique. Devant tant de magie et tant de beauté, tant de souplesse exercée, ces yeux si purs, cette poitrine petite, fleurie d'un hortensia bleu, ces plis de robe menus et serrés au galbe des hanches, et toute la grâce des bras appuyés sur les coussins, je crois aux vierges de Phidias, à la splendeur de la Hellade, et voici que me reviennent en mémoire ces phrases deLa Tentation de Saint-Antoine…

La Plume, Article de G. Coquiot en 1902

A la nuit

Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune,

Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand coeur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être,

Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille,

Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,
Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,
Vois mon coeur bondissant, ivre comme un bateau,
Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !

Regarde, nuit dont l’oeil argente les cailloux,
Ce coeur phosphorescent dont la vive brûlure
Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux,
L’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre.

Vois mon coeur plus rompu, plus lourd et plus amer
Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes
Lèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de mer
Dans la brume mouillée, agile et taciturne.

A ce coeur si rompu, si amer et si lourd,
Accorde le dormir sans songes et sans peines,
Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,
Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…

Anna de Noailles

Voir aussi:

Les passions d'Anna de Noailles: ICI

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