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Lika, un amour de Tchekhov

Publié le par Perceval

Lika et Tchekhov, film '' Anton Tchékhov 1890 "

Lika et Tchekhov, film '' Anton Tchékhov 1890 "

Lydia Stakjevna Mizinova (Lika) (1870-1937)

Lydia Mizinova, surnommée « Lika », est reçue chez les Tchekhov en octobre 1889. Elle enseigne la langue russe dans le gymnase privé de L.F. Rjeskaïa où enseigne également Marie Tchekhov, et elles sont liées d’amitié. C’était une très belle jeune femme aux cheveux blonds cendrés, aux yeux gris, et comme le dit Tchekhov, « aux sourcils de zibeline ». Elle n’a que vingt ans.

Elle tombe passionnément amoureuse de Tchekhov. Il est sensible à son charme, mais il reste aussi sur la défensive et bien décidé à ne pas s’engager avec elle. En avril 1890 il part pour Sakhaline et ne lui écrit pas pendant les six mois que dure son voyage, alors qu’il écrit de nombreuses lettres à sa famille et à Souvorine.

 

En juin 1891, il écrit :

« Chère Lydia ! Je vous aime passionnément, comme un tigre, et vous offre ma main ! »

Par contre, le 28 juin 1892 :

« Noble et brave Lika ! Dès que vous m’eûtes écrit que mes lettres ne m’engageaient à rien, j’ai respiré librement sans craindre que quelqu’un, voyant ces lignes, m’oblige à me marier avec un monstre tel que vous. En vous, Lika, habite un gros crocodile et je fais bien d’écouter mon bon sens et non mon cœur mordu par vous. Allons, au revoir, épi de maïs de mon âme ! J’envie vos vieilles chaussures qui vous voient chaque jour ! »

Il maintient le trouble, la maltraite par son rejet, sa froideur... Sans doute cherche t-il à préserver sa solitude ( d'écrivain), mais lui-même s'interroge sur son insensibilité, son incapacité d’éprouver un véritable sentiment amoureux...

Avec le temps, il se montre de plus en plus indifférent et cruel tout en entretenant ce lien douloureux... Il la critique durement quand, lassée de l’attendre en vain, elle a une liaison avec son ami le peintre Lévitan.
En 1894, elle se laisse séduire par l’écrivain Potapenko qu’elle avait souvent rencontré chez les Tchékhov à Melikhovo. Ces liaisons avec des amis très proches de Tchékhov sont une provocation - et un appel au secours qui lui est adressé.

Elle lui écrit : « Il y a un seul homme au monde qui aurait pu encore me retenir de cette autodestruction consciente, mais cet homme ne s’intéresse nullement à moi. Écrivez-moi, je vous en supplie, et n’oubliez pas celle que vous avez abandonnée ».

Séduire et abandonner... Ce scénario constitue la trame sur laquelle se tissent la plupart des pièces de Tchekhov. Platonov et Ivanov sont d’odieux séducteurs, narcissiques, désinvoltes, inconstants et cruels. Mais au-delà du marivaudage, on ressent chez eux le remords et la culpabilité de faire souffrir, et la douleur de l’impuissance d’aimer-jusqu’au désespoir.

Vera Komissarzhevskaya, le premier interprète du rôle de Nina Zarechnaya La Mouette, un film de 1972

- Les péripéties de l’aventure de Lika avec Potapenko et ses conséquences dramatiques pour elle se retrouvent clairement dans « la Mouette » sous les traits de Nina et de Trigorine.

Potapenko n’était pas libre et n’avait jamais envisagé de quitter sa femme. Il abandonne Lika à Paris en octobre 1894. Elle est enceinte. Seule, réfugiée en Suisse, elle écrit à Tchékhov plusieurs lettres désespérées. Il les trouve à Nice fin octobre. Elle lui avait écrit :
« Il est clair que je suis condamnée et que ceux que j’aime me dédaignent. C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui vous parler. Je suis très malheureuse. Il ne reste pas trace de la Lika d’avant ; Il me semble que vous avez toujours été indifférent à l’égard des gens.. »

Tchékhov ne répond pas.

En décembre, elle l'appelle encore :

« Il y a bientôt deux mois que je suis à Paris et je n’ai pas un mot de vous. Est-il possible que vous soyez fâché contre moi ? Sans vous, je me sens complètement perdue et rejetée. Je donnerais la moitié de ma vie pour être à Melikhovo, me trouver assise sur votre divan et parler avec vous ».

Non seulement Tchékhov ne répond pas, mais il renoue avec Potapenko dont la conduite envers Lika l’avait pourtant indigné peu de temps auparavant."

Dans sa préface intitulée Tchekhov et les femmes (dans La Dame au petit chien et autres nouvelles), Roger Grenier souligne cette difficulté, sinon impossibilité, d’aimer, ouvertement avouée dans la nouvelle intitulée Vera : « Il voulait découvrir la raison de son étrange froideur. Il voyait bien qu’elle était en lui-même, et ne provenait pas d’une cause extérieure. Il reconnut que ce n’était pas la froideur dont se piquent si souvent les gens intelligents, ni la froideur d’un fat imbécile, mais une simple impuissance de l’âge, l’incapacité de ressentir profondément la beauté, une vieillesse précoce acquise par l’éducation, par la lutte désordonnée pour gagner son pain, par la vie isolée dans une chambre d’hôtel. » Grandi avant l’âge, Tchekhov ne croit pas au bonheur mais à « quelque chose de plus sage et de plus grand ».

Sources : Une psychanalyste lit Tchékhov, Annie Anargyros

Jenna Thiam dans ''Anton Tchékhov 1890 '' film 2015

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